LES DESHERITES (Part four)

 

VINGT ANS APRÈS

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2 femmes, la quarantaine             Durée : 7 mn 30

 

La scène est plongée dans le noir total.

Deux femmes sont assises, immobiles, chacune sur une chaise, face au public, à quelques mètres l'une de l'autre.

Une de ces femmes (Isabelle) possède un visage fin et soigné, et est vêtue plutôt élégamment. Elle garde durant toute la scène une voix plutôt neutre et posée. L'autre (Françoise) doit montrer, grâce au maquillage, un visage balafré, un peu ravagé par les déceptions, l'amertume, et peut-être l'alcool. Elle est vêtue de façon assez négligée. Le ton de sa voix varie au fil de l'action et des émotions.

 

* * * * * * * * * *

 

       (Un faisceau lumineux resserré apparaît. Il éclaire uniquement les pieds de Françoise)

 

FRANCOISE (sûre d'elle) : Le lycée. Nos plus belles années. Vingt ans déjà. Ca me paraît si loin. Et si près. On discutait devant l'entrée du bahut, en attendant que résonne la sinistre sonnerie du début des cours. Y'avait Frank, et ses grosses vannes du matin. Patrick, l'intello binoclard. Michel, surnommé "Quasimodo". Et Christophe… Le beau Christophe, de la rue des Pins. Le quartier de France statistiquement le plus fréquenté à cette époque par des passants de type féminin, âgés de 16 à 18 ans. Y'avait Martine et Cécile, les copines. Et y'avait Isa. "Isabelle-la-pas-belle". Avec ses fringues d'un autre âge. Et puis ses oreilles. "Station-radar", qu'on l'appelait. Qu'est-ce qu'on a pu se ficher d'elle. On était un peu nuls, quand j'y pense. Faut dire aussi qu'elle le cherchait un peu. On a pas idée d'être aussi nunuche. Pas le genre de nana à fréquenter la bande des garçons. Tout le contraire de moi, en fait. (un temps) Je l'ai croisée, l'autre jour, au Centre Commercial. Et d'un seul coup, tout ça m'est revenu à l'esprit…

 

     (Le faisceau lumineux s'éteint. Un autre apparaît. Il éclaire uniquement les pieds d'Isabelle. Il en sera ainsi chaque fois qu'une des deux femmes prend la parole)

 

ISABELLE : C'était Françoise. Je l'ai bien reconnue malgré… C'est drôle comme elle avait l'air effacée, au milieu de la foule. J'aurais presque tendance à dire "insignifiante". Quelle différence par rapport au lycée. Avec ses tenues provocantes et sa grande gueule. Qu'est-ce qu'elle a pu me pourrir la vie, quand j'y pense. Trois ans. Trois ans à chialer tous les soirs dans l'obscurité de ma chambre. Parce qu'elle m'avait traitée de "radar", ridiculisée devant sa bande de garçons à cause de mes habits passés de mode. Et combien de matins à la haïr, avec cette boule à l'estomac à la seule idée de devoir la supporter durant les heures de cours. Je ne lui avais pourtant rien fait…

 

FRANCOISE (fière) : Ce jour-là fut certainement le plus beau de ma vie. Je veux parler du jour où je suis sortie avec Christophe. J'ai mis une semaine à réaliser que je ne rêvais pas. C'était durant la fête au village. Quand il m'a embrassée, j'ai senti que je vacillais. J'ai cru que j'allais m'étaler par terre. Je me souviens que je suis restée collée à lui toute la soirée. J'en pouvais plus de bonheur, rien qu'à voir les têtes décomposées des copines. Mais, bon, s'il m'avait choisie, c'est parce qu'il avait bien vu que par rapport à moi, les autres nanas tenaient pas la route. Je vous dis pas, au bahut. Quel pied, pendant la récré, de traverser trente-six fois la cour, main dans la main avec le plus beau gars du secteur, au milieu d'un troupeau de filles vertes de jalousie… (un temps) Les cours, c'était pas mon truc. Je les passais à étudier amoureusement le moindre geste de Christophe…

 

ISABELLE : C'est durant cette période qu'elle a été la plus odieuse. Pendue au bras de Christophe, escortée par Martine et Cécile, ses deux admiratrices inconditionnelles, elle se prenait pour la huitième merveille du monde. (un temps) C'est aussi à partir de là que ma situation s'est un peu améliorée. La mode était à ce moment-là aux bandeaux dans les cheveux. En plaçant le mien sur mes oreilles, mon problème était en partie résolu. Grâce à ce simple artifice, j'avais retrouvé un peu de confiance en moi. Je me souviens de ce 17 juin, juste avant les épreuves du BAC. J'étais assise sur un banc, dans la cour du lycée, les yeux fermés, le visage offert au soleil… Et j'ai souri. Ca peut paraître banal, un sourire. Mais un sourire comme celui-là, qui vous fait dire "je peux être heureuse", ça ne s'oublie pas. (un temps) C'est d'ailleurs ce même 17 juin, en début d'après-midi, que le proviseur est venu dans la classe pour nous prévenir que, la nuit d'avant…

 

(Un temps)

 

FRANCOISE (d'un ton hagard) : Frank avait son permis depuis deux semaines. J'ai ouvert les yeux. Je l'ai entendu qui gueulait : "C'est pas vrai, bordel ! C'est pas vrai !" Mon visage était un masque de douleur. Cécile hurlait. Martine ne bougeait plus. J'ai entendu la sirène des pompiers. Puis, j'ai perdu connaissance…

 

ISABELLE : Avec un groupe de copines, on est allées voir les filles à l'hôpital. Martine, simplement sonnée dans l'accident, était déjà sur pieds. Cécile semblait beaucoup souffrir de sa blessure au bassin. Finalement, il s'est avéré que Frank n'était pas en tort. C'était la faute au chauffard d'en face. (un temps) Au bout du couloir, par la porte entrouverte, j'ai aperçu Françoise sur son lit. Au milieu des bandages, deux yeux paniqués. (un temps) Je n'ai pas pu entrer…

 

(Un temps)

 

FRANCOISE (meurtrie) : Une semaine d'hôpital, puis les soins à la maison. Les grandes vacances passées à chialer dans l'obscurité de ma chambre. (un temps) Ce salaud de Christophe m'a quittée pendant l'été. A cause de ces foutues balafres sur ma gueule. Quelle vie de merde…

 

ISABELLE : J'ai revu Christophe, au mois d'octobre de la même année, devant la Fac. Il venait d'accompagner sa nouvelle copine. On s'est mis à parler du bahut, d'untel ou untel… Et puis de Françoise. Il m'a avoué être sorti avec elle sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que ça faisait bien devant ses potes qui la trouvaient géniale… Il avait préféré tout arrêter avant que ça aille trop loin. De toutes façons, suite à l'accident, Françoise était devenue comme folle. (un temps) On s'est dit au revoir, en se souhaitant bonne chance pour la suite…

 

(Un temps)

 

FRANCOISE : Mon petit miroir rose s'est brisé sur les rochers, en une gerbe d'éclats brillants. Comme mon avenir. J'ai failli m'élancer à mon tour. Et puis je me suis dit "Stop! Ne fais pas ça. Pas toi, Françoise, pas toi"…

 

 

ISABELLE : C'était la première fois que je remettais les pieds dans ce Centre Commercial. A l'époque, tous les "terminales" s'y retrouvaient entre midi et deux. Ca n'a pas beaucoup changé, même si les bâtiments ont été rénovés. Après mon rendez-vous, pour le boulot, il m'est venu une idée un peu bizarre. J'ai acheté un sandwich et je suis allée le manger assise sur un banc de la galerie marchande. Précisément à l'endroit où, vingt ans auparavant, je me demandais ce que j'allais faire de ma vie. Alors quand tout à coup j'ai vu Françoise, l'espace d'une demi seconde, j'ai vraiment crû avoir remonté le temps…

 

FRANCOISE : J'ai dû me résoudre à en passer par la chirurgie esthétique. Dire qu'avant, ça m'aurait semblé être la dernière des humiliations. Mais après des années de solitude, je n'avais pas le choix. C'était ça, ou…

 

ISABELLE : C'est une intervention de rien du tout. Une petite incision, on remodèle le cartilage, et le problème est définitivement réglé. (un temps) Finalement, j'aurais attendu d'avoir largement dépassé la trentaine avant de franchir le pas. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il s'agit de soi. De sa propre image. Et que ce genre de décision demande un certain courage. Un courage que je n'avais pas eu jusque là…

 

     (Un faisceau apparaît, élargi. Il éclaire entièrement Françoise, dont on découvre le visage)

 

FRANCOISE : Du bon boulot. Ce ne serait jamais plus comme avant, mais ça m'a permis de pouvoir à nouveau marcher dans la rue sans trop subir les regards. Dans les mois qui ont suivi, j'ai recommencé à voir du monde, à faire des rencontres. Tiens, à ce propos, la semaine dernière je suis tombée par hasard sur un autre ancien du lycée : "Quasim…", euh, enfin, Michel. (un temps) On doit se revoir. Il est sympa, Michel…

 

     (Un deuxième faisceau apparaît. Il éclaire entièrement Isabelle)

 

ISABELLE : Une deuxième vie a commencé dès ma sortie de l'hôpital. J'ai passé tout le trajet du retour à me regarder dans mon petit miroir blanc. Même que ça faisait sourire mon mari. (un temps) Il savait depuis longtemps. Il avait tout compris sans que je lui en parle. C'est lui qui m'a encouragée à me faire opérer. (un temps) C'est important d'avoir un mari qui vous soutient. Que ce soit pour le boulot, les enfants, ou le reste… j'ai toujours pu compter sur Christophe.

 

(Noir total)

 

FIN

 

                                                                                                                                                                                                                                         A. GIBAUD

                           (Septembre 2004)                                

 

Texte créé le 10 avril 2005

à Armoy (Haute-Savoie)

par "Les Mots Dits"

 

Tous droits réservés – SACD N° 31435 43  

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