POUR
LE MEILLEUR !
Une
conversation en or (50)
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Théâtre de l'Hémione - Thuir - 2013
MADAME et
MONSIEUR, censés être
âgés d'environ 70 ans. Ils sont plongés dans des activités minutieuses
(bricolage, couture…), chacun assis dans son coin, assez éloignés l'un de
l'autre. Ils discutent, ou plutôt "monologuent", de façon machinale,
lentement, sans se regarder, chacun absorbé par sa propre activité. Des décalages
malheureux se produisent dans leur conversation sans que ni l'un ni l'autre ne s'en rende
compte.
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MADAME
: Au fait, je
suis allée chez Chloé, hier après-midi…
MONSIEUR
: Ca se passe
bien ?
MADAME
: On dirait que
oui. On est allés visiter leur futur appartement…
MONSIEUR
: Ils vont déménager
?!
MADAME
: Comme si tu n'étais
pas au courant. Ils nous en ont parlé, pas plus tard que la semaine dernière.
MONSIEUR
: Possible…
(Ils "décrochent")
MADAME
: C'est près de
la mairie…
MONSIEUR
: J'ai remarqué
que plus ça va, plus j'ai de la difficulté à retenir les informations…
MADAME
: …dans une des
petites rues du centre… Un bâtiment ancien…
MONSIEUR
: Ca, à tous les
coups, c'est la vieillesse qui s'annonce… On dit que plus on vieillit, plus
les cellules du cerveau ont du mal à se régénérer… Il faudrait peut-être
que je passe un scanner pour contrôler que tout va bien dans ma tête…
MADAME
: …on se doute
qu'à une certaine époque ce devait être fonctionnel, mais que ça s'est pas
mal dégradé depuis… (un temps) C'est un logement qui appartenait
autrefois à la famille d'Henri, de la ferme du haut… (un temps) Il n'y
a qu'une chose qui gâche un peu l'endroit…
MONSIEUR
: C'est pas toi,
par hasard ? (un temps) C'est pas toi qui me racontait qu'Henri, de la
ferme du haut, il se remettait à peine d'un souci au cerveau…
MADAME
: …près de
l'entrée…
MONSIEUR
: …et qu'il ne
t'avait pas paru très en forme. Qu'il t'avait donné l'impression d'un…
MADAME
: …un vieux
machin tout déglingué… (un temps) Une sorte de cabanon… Un ancien
poulailler, peut-être ?
MONSIEUR
: …du gars qui
a vraiment besoin de calmer le rythme, de prendre du recul…? C'est sûr que tous ces vieux paysans, ils sont crevés… Et vu que
pratiquement aucun enfant n'a pris la suite des parents…
MADAME
: …C'est peut-être
parce que ça ne sentait pas très bon ?… (un temps) Pourtant, ça
avait un certain charme, avant, tous ces poulaillers au milieu du village…
Aujourd'hui, on n'en voit plus beaucoup, des poules, dans les rues du village…
MONSIEUR
: Si. La fille
d'Henri, justement… (un temps) C'est la seule du secteur qui a repris
l'exploitation familiale… Tous les autres sont partis à la ville…
MADAME
: Quand j'ai
revu, Henri, l'autre jour…
MONSIEUR
: Une
exploitation qui marche, c'est celle de Bernard… Quant aux autres…
MADAME
: …il m'a dit
que c'est sa fille qui s'occupe presque toute seule de la ferme. Lui, il va
prendre un peu de recul, suite à son problème cérébral… De toutes façons,
c'est vrai qu'il est arrivé à un âge où…
MONSIEUR
: …la plupart
perdent la boule… (un temps) Ils ne supportent plus les contraintes
actuelles… Bernard, lui, on sent qu'il aime son métier. Il a été
tout fier de me montrer sa plus belle vache…
MADAME
: En attendant,
elle est courageuse, la fille d'Henri. C'est du boulot tout ça. J'espère que
ça se passe bien pour elle…
MONSIEUR
: Il paraît
qu'elle a mis bas avant-hier. Un joli veau de 40 kilos, d'après ce que m'a dit
le père
Brossard… (un temps) Tiens, à propos, tu sais ce que j'ai appris ?
MADAME
: …Je ne suis
pas la dernière des cloches… (un temps) Aussi, en allant chez Chloé,
comme j'étais sur place, je me suis dit "Tu vas passer à la mairie, et
elle va vite être réglée, cette histoire d'impôts locaux"…Et là,
qu'est-ce que je vois ?
MONSIEUR
: Tu sais ce qui
lui est arrivé à la mère Brossard ?
MADAME
: Ils lui ont
ravalée toute la façade… Ceci dit, elle en avait bien besoin…
MONSIEUR
: …elle qui
n'est pas toute jeune…
MADAME
: Elle date de
quand ? 1840 ? 1850 ? (un temps) C'était une des premières mairies de
la région…
MONSIEUR
: Eh bien, elle
s'est cassé le bras en glissant dans ses escaliers…
MADAME
: Je peux te dire
que j'ai rarement vu une idiote pareille… (un temps) C'est quand même
la secrétaire de mairie, non ? Malgré ce, elle se permet d'être odieuse avec
les gens…
MONSIEUR
: …Comme tu
l'aurais certainement fait dans les mêmes circonstances… (un temps) …j'ai
tout de suite proposé à Brossard : "Si Geneviève a besoin
d'aide…"
MADAME
: "Tu peux
aller te faire voir!" (un temps) Je ne le lui ai pas dit, mais je
l'ai pensé tellement fort qu'elle a dû l'entendre quand même. Il n'y a qu'à
voir le regard qu'elle m'a jeté. Avec sa figure peinturlurée…
MONSIEUR
: …"Si
Geneviève a besoin d'aide, elle peut compter sur nous." Ah, c'est une sacrée
bonne femme, cette Geneviève…
MADAME
: Pour faire
l'accueil dans un lupanar, sans problèmes… (un temps) Mais pour
recevoir les administrés, dans une mairie, une grue pareille ? Je préférais
quand c'était la petite Valérie. Elle, au moins, elle était mignonne avec
tout le monde… (se tourne vers Monsieur) Tu sais ce qu'elle est devenue
?
MONSIEUR
(se tourne vers Madame) : Pardon
?
MADAME
: Je te demandais
si tu savais ce qu'elle était devenue, Valérie, la petite-fille des Gourmaud,
qui faisait l'accueil à la mairie ?
MONSIEUR
: Heu… Je
crois qu'elle est partie travailler dans le bistrot de son oncle. En attendant
de trouver mieux, je suppose…
(Ils "décrochent")
MADAME
: Dans un bistrot
? C'est un peu dommage, pour une fille qui a fait des études… Tu sais si elle
est toujours avec ce Jean-Michel du hameau du Pont ?
MONSIEUR
: En attendant de
trouver mieux, je viens de te dire… (un temps) C'est évident qu'elle
n'a pas vocation à rester dans un bistrot… A propos de bistrot, j'ai rencontré
François, le patron du bar du Stade…
MADAME
: Et en arrivant,
qui je croise ? Monsieur le Maire…
MONSIEUR
: …Quel abruti,
ce type…
MADAME
: …Il sortait
de la mairie. Un maire qui sort de la mairie, ça peut paraître logique, mais
c'est tellement rare ici que c'est quasiment un événement…
MONSIEUR
: A croire qu'il
a vraiment rien d'autre à foutre… (un temps) …Assis devant son bar,
à bavasser avec des poivrots, alors qu'il y avait des clients au comptoir…
MADAME
: Il a quand même
un problème, notre maire…
MONSIEUR
: …C'est le roi
du poil dans la main… (un temps) A part les apéros avec l'amicale des
chasseurs ou le comité des fêtes, on peut pas dire que ce soit un gros
travailleur, le François…
MADAME
: D'ailleurs, il
paraît que c'est avec tout le monde qu'il est un peu spécial… Certains
disent que les réunions du conseil municipal, ça vaut le coup d'être vu…
MONSIEUR
: …C'est bien
simple, ils passent leur temps à se bourrer la gueule… (un temps) Et
après on s'étonne que les associations du village ne se développent pas…
Quand tu sais qu'elles ont presque
toutes leur siège au bar du Stade… Pour l'instant, c'est plutôt l'alcoolisme
chronique qui se développe… Et avec le nouveau maire, je crois que ce n'est
pas prêt de changer… Il paraît qu'il est un peu spécial…
MADAME
: Ce sont les
gens des associations qui l'ont fait gagner, aucun doute là-dessus. Enfin, moi,
je suis tranquille, je n'ai pas voté pour lui. Et comme mon père le disait déjà
à l'époque : "L'important, c'est d'être en accord avec sa
conscience"…
MONSIEUR
: …Un vrai
discours de faux-cul… (un temps) Il s'est rapproché des responsables
des associations et leur a dit en gros : "Si je suis élu, l'action envers
le milieu associatif sera la priorité de mes priorités!" Honnêtement,
qui peut être assez bête pour croire à de telles conneries ?…
MADAME
: …A part ta sœur,
personne d'autre… (un temps) Personne d'autre, dans la famille, n'a voté
pour cet ahuri… Tiens, à propos, il faudrait que je lui téléphone à ta sœur,
pour savoir si son opération s'est bien passée…
MONSIEUR
: Moi, je m'en
fiche comme de mes premières chaussettes… (un temps) D'abord, je n'ai
pas voté pour lui. Et l'essentiel, avant tout, c'est d'être en accord avec les
choix qu'on a faits. Ceux qui soutiennent le contraire sont des idiots…
MADAME
: Moi la première… (un temps)
Moi la première, si j'étais opérée, j'aimerais bien qu'on
prenne de mes nouvelles… (trois secondes) Tu sais, je ne veux pas
m'immiscer dans la vie de Chloé, mais quand j'étais chez elle, il y a quelque
chose qui m'a étonnée. Quand tu les observes, tu as l'impression qu'avec
Xavier ils se comportent comme deux célibataires qui vivent dans le même
appartement. Moi, je t'avoue que ça me perturbe, de la part de jeunes mariés…
Tu me diras, de nos jours, c'est un peu à la mode. Chacun fait sa vie de son côté…
(se tourne vers Monsieur) Tu m'écoutes ?
MONSIEUR
(se tourne vers Madame): Pardon
?
MADAME
: Tu m'écoutes ?
MONSIEUR
: Bien sûr que
oui. Heu… Qu'est-ce que tu disais ?
MADAME
: Je disais que
Chloé et Xavier, c'est drôle, mais je trouve que chez eux ils ne se comportent
pas comme un vrai couple. Ce n'est pas du tout la même façon de communiquer
que de notre temps… Tout juste s'ils échangent deux mots quand ils se
croisent dans l'appartement…
MONSIEUR
(il s'emporte un peu) : Et
ça t'étonne ? Mais, maintenant, ça se passe partout comme ça. Tous ces
jeunes couples d'aujourd'hui, ils ne savent plus se parler!
(NOIR)
à Bruxelles (Belgique)
par "Le Tournesol"
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