POUR LE MEILLEUR !

Une conversation en or (50)

__________________________________________________

Théâtre de l'Hémione - Thuir - 2013

 

MADAME et MONSIEUR, censés être âgés d'environ 70 ans. Ils sont plongés dans des activités minutieuses (bricolage, couture…), chacun assis dans son coin, assez éloignés l'un de l'autre. Ils discutent, ou plutôt "monologuent", de façon machinale, lentement, sans se regarder, chacun absorbé par sa propre activité. Des décalages malheureux se produisent dans leur conversation sans que ni l'un ni l'autre ne s'en rende compte.

Tous droits réservés – A. Gibaud -SACD n° 31435 43

__________________

 

MADAME : Au fait, je suis allée chez Chloé, hier après-midi…

MONSIEUR : Ca se passe bien ?

MADAME : On dirait que oui. On est allés visiter leur futur appartement…

MONSIEUR : Ils vont déménager ?!

MADAME : Comme si tu n'étais pas au courant. Ils nous en ont parlé, pas plus tard que la semaine dernière.  

MONSIEUR : Possible…

          (Ils "décrochent")

MADAME : C'est près de la mairie…

MONSIEUR : J'ai remarqué que plus ça va, plus j'ai de la difficulté à retenir les informations…

MADAME : …dans une des petites rues du centre… Un bâtiment ancien…

MONSIEUR : Ca, à tous les coups, c'est la vieillesse qui s'annonce… On dit que plus on vieillit, plus les cellules du cerveau ont du mal à se régénérer… Il faudrait peut-être que je passe un scanner pour contrôler que tout va bien dans ma tête…

MADAME : …on se doute qu'à une certaine époque ce devait être fonctionnel, mais que ça s'est pas mal dégradé depuis… (un temps) C'est un logement qui appartenait autrefois à la famille d'Henri, de la ferme du haut… (un temps) Il n'y a qu'une chose qui gâche un peu l'endroit…

MONSIEUR : C'est pas toi, par hasard ? (un temps) C'est pas toi qui me racontait qu'Henri, de la ferme du haut, il se remettait à peine d'un souci au cerveau…

MADAME : …près de l'entrée…

MONSIEUR : …et qu'il ne t'avait pas paru très en forme. Qu'il t'avait donné l'impression d'un…

MADAME : …un vieux machin tout déglingué… (un temps) Une sorte de cabanon… Un ancien poulailler, peut-être ?

MONSIEUR : …du gars qui a vraiment besoin de calmer le rythme, de prendre du recul…?  C'est sûr que tous ces vieux paysans, ils sont crevés… Et vu que pratiquement aucun enfant n'a pris la suite des parents…

MADAME : …C'est peut-être parce que ça ne sentait pas très bon ?… (un temps) Pourtant, ça avait un certain charme, avant, tous ces poulaillers au milieu du village… Aujourd'hui, on n'en voit plus beaucoup, des poules, dans les rues du village…

MONSIEUR : Si. La fille d'Henri, justement… (un temps) C'est la seule du secteur qui a repris l'exploitation familiale… Tous les autres sont partis à la ville…

MADAME : Quand j'ai revu, Henri, l'autre jour…

MONSIEUR : Une exploitation qui marche, c'est celle de Bernard… Quant aux autres…

MADAME : …il m'a dit que c'est sa fille qui s'occupe presque toute seule de la ferme. Lui, il va prendre un peu de recul, suite à son problème cérébral… De toutes façons, c'est vrai qu'il est arrivé à un âge où…

MONSIEUR : …la plupart perdent la boule… (un temps) Ils ne supportent plus les contraintes actuelles… Bernard, lui, on sent qu'il aime son métier. Il a été tout fier de me montrer sa plus belle vache…

MADAME : En attendant, elle est courageuse, la fille d'Henri. C'est du boulot tout ça. J'espère que ça se passe bien pour elle…

MONSIEUR : Il paraît qu'elle a mis bas avant-hier. Un joli veau de 40 kilos, d'après ce  que m'a dit  le père Brossard… (un temps) Tiens, à propos, tu sais ce que j'ai appris ?

MADAME : …Je ne suis pas la dernière des cloches… (un temps) Aussi, en allant chez Chloé, comme j'étais sur place, je me suis dit "Tu vas passer à la mairie, et elle va vite être réglée, cette histoire d'impôts locaux"…Et là, qu'est-ce que je vois ?

MONSIEUR : Tu sais ce qui lui est arrivé à la mère Brossard ?

MADAME : Ils lui ont ravalée toute la façade… Ceci dit, elle en avait bien besoin…

MONSIEUR : …elle qui n'est pas toute jeune…

MADAME : Elle date de quand ? 1840 ? 1850 ? (un temps) C'était une des premières mairies de la région…

MONSIEUR : Eh bien, elle s'est cassé le bras en glissant dans ses escaliers…

MADAME : Je peux te dire que j'ai rarement vu une idiote pareille… (un temps) C'est quand même la secrétaire de mairie, non ? Malgré ce, elle se permet d'être odieuse avec les gens…

MONSIEUR : …Comme tu l'aurais certainement fait dans les mêmes circonstances… (un temps) …j'ai tout de suite proposé à Brossard : "Si Geneviève a besoin d'aide…"

MADAME : "Tu peux aller te faire voir!" (un temps) Je ne le lui ai pas dit, mais je l'ai pensé tellement fort qu'elle a dû l'entendre quand même. Il n'y a qu'à voir le regard qu'elle m'a jeté. Avec sa figure peinturlurée…

MONSIEUR : …"Si Geneviève a besoin d'aide, elle peut compter sur nous." Ah, c'est une sacrée bonne femme, cette Geneviève…

MADAME : Pour faire l'accueil dans un lupanar, sans problèmes… (un temps) Mais pour recevoir les administrés, dans une mairie, une grue pareille ? Je préférais quand c'était la petite Valérie. Elle, au moins, elle était mignonne avec tout le monde… (se tourne vers Monsieur) Tu sais ce qu'elle est devenue ?

MONSIEUR (se tourne vers Madame) : Pardon ?

MADAME : Je te demandais si tu savais ce qu'elle était devenue, Valérie, la petite-fille des Gourmaud, qui faisait l'accueil à la mairie ?

MONSIEUR : Heu… Je crois qu'elle est partie travailler dans le bistrot de son oncle. En attendant de trouver mieux, je suppose…

          (Ils "décrochent")

MADAME : Dans un bistrot ? C'est un peu dommage, pour une fille qui a fait des études… Tu sais si elle est toujours avec ce Jean-Michel du hameau du Pont ?

MONSIEUR : En attendant de trouver mieux, je viens de te dire… (un temps) C'est évident qu'elle n'a pas vocation à rester dans un bistrot… A propos de bistrot, j'ai rencontré François, le patron du bar du Stade…

MADAME : Et en arrivant, qui je croise ? Monsieur le Maire…

MONSIEUR : …Quel abruti, ce type…

MADAME : Il sortait de la mairie. Un maire qui sort de la mairie, ça peut paraître logique, mais c'est tellement rare ici que c'est quasiment un événement…

MONSIEUR : A croire qu'il a vraiment rien d'autre à foutre… (un temps) …Assis devant son bar, à bavasser avec des poivrots, alors qu'il y avait des clients au comptoir…

MADAME : Il a quand même un problème, notre maire…

MONSIEUR : …C'est le roi du poil dans la main… (un temps) A part les apéros avec l'amicale des chasseurs ou le comité des fêtes, on peut pas dire que ce soit un gros travailleur, le François…

MADAME : D'ailleurs, il paraît que c'est avec tout le monde qu'il est un peu spécial… Certains disent que les réunions du conseil municipal, ça vaut le coup d'être vu…

MONSIEUR : …C'est bien simple, ils passent leur temps à se bourrer la gueule… (un temps) Et après on s'étonne que les associations du village ne se développent pas… Quand tu sais  qu'elles ont presque toutes leur siège au bar du Stade… Pour l'instant, c'est plutôt l'alcoolisme chronique qui se développe… Et avec le nouveau maire, je crois que ce n'est pas prêt de changer… Il paraît qu'il est un peu spécial…

MADAME : Ce sont les gens des associations qui l'ont fait gagner, aucun doute là-dessus. Enfin, moi, je suis tranquille, je n'ai pas voté pour lui. Et comme mon père le disait déjà à l'époque : "L'important, c'est d'être en accord avec sa conscience"…

MONSIEUR : …Un vrai discours de faux-cul… (un temps) Il s'est rapproché des responsables des associations et leur a dit en gros : "Si je suis élu, l'action envers le milieu associatif sera la priorité de mes priorités!" Honnêtement, qui peut être assez bête pour croire à de telles conneries ?…

MADAME : …A part ta sœur, personne d'autre… (un temps) Personne d'autre, dans la famille, n'a voté pour cet ahuri… Tiens, à propos, il faudrait que je lui téléphone à ta sœur, pour savoir si son opération s'est bien passée…

MONSIEUR : Moi, je m'en fiche comme de mes premières chaussettes… (un temps) D'abord, je n'ai pas voté pour lui. Et l'essentiel, avant tout, c'est d'être en accord avec les choix qu'on a faits. Ceux qui soutiennent le contraire sont des idiots…

MADAME : Moi la première… (un temps) Moi la première, si j'étais opérée, j'aimerais bien qu'on prenne de mes nouvelles… (trois secondes) Tu sais, je ne veux pas m'immiscer dans la vie de Chloé, mais quand j'étais chez elle, il y a quelque chose qui m'a étonnée. Quand tu les observes, tu as l'impression qu'avec Xavier ils se comportent comme deux célibataires qui vivent dans le même appartement. Moi, je t'avoue que ça me perturbe, de la part de jeunes mariés… Tu me diras, de nos jours, c'est un peu à la mode. Chacun fait sa vie de son côté… (se tourne vers Monsieur) Tu m'écoutes ?

MONSIEUR (se tourne vers Madame): Pardon ?

MADAME : Tu m'écoutes ?

MONSIEUR : Bien sûr que oui. Heu… Qu'est-ce que tu disais ?

MADAME : Je disais que Chloé et Xavier, c'est drôle, mais je trouve que chez eux ils ne se comportent pas comme un vrai couple. Ce n'est pas du tout la même façon de communiquer que de notre temps… Tout juste s'ils échangent deux mots quand ils se croisent dans l'appartement…

MONSIEUR (il s'emporte un peu) : Et ça t'étonne ? Mais, maintenant, ça se passe partout comme ça. Tous ces jeunes couples d'aujourd'hui, ils ne savent plus se parler!

(NOIR)

 

FIN

                                                                                                                                                  A. GIBAUD -Juin 2007                      

Texte créé le 29 janvier 2010

à Bruxelles (Belgique)

par "Le Tournesol"

 

Téléchargez gratuitement "Une conversation en or" en intégralité sur le site Le Proscenium :

http://www.leproscenium.com/Detail.php?IdPiece=2781

Tous droits réservés – A. Gibaud -SACD n° 31435 43