POUR LE MEILLEUR !

 

Montée de mercure (38)

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                     Théâtre de l'Hémione - Thuir - 2013

LE PERE, LA MERE (la soixantaine) et LE FILS (environ 32 ans) sont à table.

LE FILS est face au public. Ses parents sont sur les côtés, en face l'un de l'autre. Ils mangent en silence, sans se regarder. On n'entend que le bruit des couverts. Cela dure une dizaine de secondes. Atmosphère lourde…

          (Accessoires : une petite table, trois chaises, trois assiettes et couverts)

 

                                                                                                                                                                Tous droits réservés – A. Gibaud -SACD n° 31435 43

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MERE : Ca va ?

          (Pas de réponse. Trois secondes)

MERE (satisfaite d'elle-même) : En général, quand on n'entend rien, ça veut dire que c'est bon.

PERE : Ca peut aussi vouloir dire qu'on s'emmerde…

MERE : Pfff… De plus en plus lourd… Il faudra bien qu'un jour tu penses à devenir agréable. Si ce n'est pas déjà trop tard, vu ton âge…

PERE : Ce sera le jour où tu me laisseras vivre. Autant dire que ce n'est pas pour demain…

MERE : Dis donc, t'es culotté de dire ça. Tiens, déjà, si je n'étais pas là pour te préparer à manger, tu ferais comment ?

PERE : J'irais au resto d'en face. Ce serait au moins aussi bon.

MERE : Ca fait plaisir. Voilà comment on est considérée après trente-huit ans de vie commune…

PERE : Trente-huit ans, hélas, dont une bonne vingtaine de trop…

MERE (commence à s'énerver) : Parce que tu crois que je suis gâtée, moi ? Que je me suis épanouie à ton contact ? Et ton fils. Regarde-le, ton fils. Encore chez papa et maman, à trente-deux ans, sans projets d'avenir… Eh bien, il n'y a pas de hasard. On évolue toujours en fonction de l'exemple qu'on a eu sous les yeux durant son enfance. Et c'est vrai que quand on voit la tronche de l'exemple…

FILS (timidement) : Je voudrais…

PERE (lui coupant la parole) : A sa décharge, je dirais que si c'est un gros empoté, c'est essentiellement à sa mère qu'il le doit.

MERE : Comment ça ?

PERE : Depuis qu'il est né, tu n'as pas arrêté de le chouchouter, de le protéger, de le sur protéger… "Et le pauvre petit, et gnagnagna, et gnagnagna…" Une loque! Tu en as fait une loque!

MERE : Si j'en ai autant fait pour mon fils, c'est parce que j'en ai toujours été fière. Alors que toi, à l'inverse, tu en as toujours eu honte.

PERE : C'est vrai, je te l'accorde, j'ai souvent eu honte d'être le père de ce ouistiti.  Mais je te ferais remarquer que c'était presque tout le temps par ta faute : oui, j'avais honte quand tu l'obligeais à porter son petit bermudas à pois verts ; oui, j'avais…

MERE : Parce que c'est honteux de porter un bermudas à pois verts ?

PERE : A dix-huit ans, oui. Oui, j'avais honte quand tu le forçais à se donner en spectacle, durant les fêtes de famille, en vantant ses prodigieuses qualités de chanteur…

MERE : Parce que c'est honteux de chanter en public ?

PERE : Oui, parce qu'à douze ans, ça vous traumatiserait n'importe qui de devoir chanter "la ballade de Bambi et ses amis" debout sur une table… Et puis, je vais déjà te rappeler un truc : si tu as la chance d'avoir un fils, ton grand fils chéri, n'oublie pas que c'est grâce à moi.

MERE : En quel honneur, "grâce à toi" ?!

PERE : C'est bien l'homme qui détermine le sexe, non ? Alors ? Qu'est-ce que tu peux répondre à ça ?

MERE : Je peux répondre que si l'homme détermine le sexe, c'est la femme qui détermine le niveau d'intelligence. Et toc!

PERE : Tiens donc ? Et quelle intelligence aurais-tu pu lui transmettre, vu ton peu de potentiel à ce niveau-là ?

MERE : Il faut croire que cela a été suffisant. Au-delà de son air bêta, tu as vu comme il est sensible, cultivé, raffiné ? A mon avis, cela ne peut pas venir de son père, alias "le primate des quartiers nord"…

FILS (timidement) : C'est vrai que…

PERE (lui coupant la parole) : De toutes façons, aussi idiot soit-il, tu lui trouveras toujours des excuses. Comme quand il était petit et qu'il nous foutait toutes nos vacances en l'air. Malade en voiture, nauséeux à tous les repas, rempli de boutons à la mer, pris de malaise en montagne… Et pas un goûter d'anniversaire sans qu'il vomisse son gâteau au chocolat. Et sans arrêt : "le pauvre petit…" Eh bien le pauvre petit, il est devenu un grand abruti. Merci maman.

MERE : Il a toujours été de santé fragile. Il est né comme ça, c'est tout. Et ce qui te fait enrager, en vérité, c'est le regret de ne pas avoir eu le fils idéal dont tu rêvais : viril, poilu, et à l'humour bien gras. Ton clone, en quelque sorte…

FILS (timidement) : Si je peux…

PERE (lui coupant la parole) : Parlons-en de sa virilité. Je m'en souviens comme si c'était hier. Le carnaval de l'école primaire. "Tu verras comme il est bien déguisé…" J'attends donc le passage du défilé, devant la mairie. Et là, vision d'horreur, voici qu'arrive mon garçon déguisé en… Blanche-neige! Ah ça, c'est sûr, ça vous forge le caractère d'un homme!

MERE : Quel rapport ? Et toi, tu ne t'es jamais travesti en femme, par hasard ? Et le carnaval des pompiers ?

PERE (se lève, face à sa femme) : Ce n'est pas pareil. J'avais quarante piges, et j'étais déjà largement rassuré sur l'état de ma virilité. Avec toutes les femmes que je m'étais… (se rattrape) Oui, enfin bref, je n'étais plus en pleine "construction d'identité" comme ce poussin à peine sorti de l'œuf. Alors, ne compare pas.

          (La MERE se lève à son tour. Les deux se font face, dans une attitude de défi, leurs visages à cinquante centimètres l'un de l'autre. Ils élèvent encore plus la voix)

MERE : Et toutes les fois où tu n'as pas voulu le suivre dans ses compétitions, comme le font les autres pères ? C'est pour quelle raison ?

PERE : C'est parce que j'avais chaque fois autre chose à faire.

MERE : Non, c'est parce que ça ne se passait pas sur un stade ou un circuit. Et que ça la fichait mal. Ose dire le contraire, pour voir 

PERE : Eh bien, oui. Je n'ai jamais pu m'y faire. Même en essayant de me raisonner au maximum, je n'ai jamais pu assumer le fait d'être le père du champion départemental de broderie. Ca te va ? T'es contente ?

MERE : Ah, mais ce n'est pas à moi d'être contente. C'est à lui que tu dois tout expliquer. C'est devant lui que tu dois reconnaître que c'est ta faute s'il est aujourd'hui à moitié innocent.

FILS : Si je peux…

PERE (lui coupant la parole) : Tu veux peut-être aussi que je lui présente des excuses à ce benêt ?

MERE : Il suffirait simplement… J'allais dire "que tu représentes enfin pour lui l'image du père", mais non, inutile d'aggraver les choses… Il suffirait simplement que tu assures au moins une fois ton rôle de père. Que tu lui portes, même si ce n'est pas tout à fait sincère, un semblant d'intérêt. Qu'il puisse se dire : "Je ne suis pas une lumière, mais j'ai au moins un repère sur lequel m'appuyer". Même si le repère est bancal…

PERE : Dans ce cas-là, il faudrait également faire en sorte de couper le cordon. Qu'ainsi libéré, ce gros nigaud puisse se rendre compte à quel point il a été étouffé par sa mère, et comment elle a fait de lui un mollusque, un invertébré!

MERE : Ca t'intéresse de savoir ce qu'il en pense de sa mère ? Eh bien, commence par le laisser parler. Cela fait vingt-cinq ans que tu l'envoies balader dès qu'il ouvre la bouche. Tu ne t'es jamais soucié de ce qu'il avait à dire. Des mois d'autisme, des journées entières passées enfermé dans les toilettes… Et malgré ça, monsieur le fier n'a jamais voulu voir que par son attitude, il avait fait de son fils un asocial, un paria, un marginal, un rebut de la société!

PERE : Mais qu'il le dise donc, ce qu'il a à dire. Qu'il te fasse tous les reproches qu'il a à te faire. Tu verras bien que je ne lui coupe pas la parole. Au contraire, je l'encourage à vider son sac. Son sac que tu as rempli à ras bord de boulets. (au fils) Allez, vas-y, dis-lui ses quatre vérités à ta mère qui se prend pour une sainte femme!

MERE (au fils) : Dis-lui, à ton père par défaut, ce que tu penses de son éducation!

PERE (au fils) : N'aie pas honte de livrer tout ce que tu as sur le cœur. J'ai assez longtemps supporté ta mère pour être capable de comprendre ce que tu as subi.

MERE (au fils) : N'écoute pas ce père indigne qui aimerait bien se faire pardonner.

PERE (au fils) : Eh bien, ne reste pas là à moitié amorphe!

MERE (au fils) : Défends-toi, bon sang! Ferme-lui son caquet, à ce vieux grincheux!

PERE (au fils) : Mais dis au moins quelque chose, tas de nouilles! Exprime-toi!

          (Trois secondes de silence)

FILS (timidement, air craintif) : Heu… Y'a quoi pour le dessert ?  

FIN 

                                                                                            Alain GIBAUD – mars 2006  

Texte créé le 2 février 2008

à Landeronde (Vendée)

par "L'Envers du Décor"

 

Téléchargez gratuitement "Montée de mercure" en intégralité :

http://www.leproscenium.com/Detail.php?IdPiece=1728

 

 

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