LES DESHERITES (PART EIGHT)

 

 

PETITE FILLE

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1 comédienne (16/20 ans)    

ELLE, jeune fille, affiche une allure négligée : robe froissée et mal ajustée ; cheveux en bataille ; rimmel qui a coulé, ce qui lui donne un regard sombre et un peu halluciné… Elle est debout immobile, dans une attitude mi-maladroite, mi-effrontée. Elle tient trois peluches dans ses bras.

 

Tous droits réservés – A. Gibaud – SACD n° 31435 43

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ELLE (s'adressant à sa première peluche, voix de petite fille) : Elle fait quoi, ta maman ?

 

ELLE (voix normale) : Elle est secrétaire principale dans le service de direction générale ? C'est bien… (un temps) Le soir, elle rentre pour s'occuper de toi. Elle te prépare ton petit potage. Puis, elle te fait ton petit bisou du dodo. (voix de petite fille capricieuse, en se frottant énergiquement la joue) Il est sale le bisou! Le bisou de la bouche sale!

 

          (Un temps)  

ELLE (caressant sa peluche, voix douce) : Tiens, voilà des caresses de ta maman… (voix rageuse) Ne me touche pas! (voix douce) C'est bon, les caresses de maman… (voix rageuse) Ne me touche pas, Maman, s'il te plait! (voix douce) Je les désire, Maman, tes caresses… Si tu savais combien je les désire… (voix rageuse) Ne me touche plus! Ne mets pas tes mains sur moi!

 

          (Un temps)

ELLE (voix normale, à sa première peluche) : Non, je ne suis pas une jeune fille. J'ai 17 ans, c'est vrai, mais je ne suis pas une jeune fille. Je suis une chose, vieille de 17 ans. (voix de petite fille capricieuse) Non, je ne veux pas mettre de beaux habits tout propres! Parce qu'après, tous les messieurs me regardent. Et ça me fait peur, tous ces messieurs qui regardent, avec leurs bisous sales… (à sa peluche) Tu m'entends ? Je ne veux pas être une jolie jeune fille! Je veux être un sale crapaud pourri!

 

          (Un temps. ELLE se met à chanter, d'une voix douce, sur un air de comptine)

 

ELLE :   La petite fille attend

                Le retour de sa maman

              Elle est seule tous les soirs

              Elle pleure dans le noir

              Maman rentre le matin

              Elle pleure dans son bain…

 

          (Un temps)

 

ELLE (regard fixe, retour en arrière. Voix normale) : Je cours à toute vitesse. Mon visage brûle, mes joues sont écarlates. D'abord le préau, puis l'arrière de la salle de classe, virage vers les toilettes, retour entre les deux gros mûriers platanes, et, pour finir, plongeon à plat ventre sur le goudron du terrain de jeux. Sous ma jupe, mes genoux saignent. Dans ma poitrine, mon cœur saigne. (voix de petite fille) Non, maîtresse, je ne suis pas une petite fille folle. Je suis une petite fille comme les autres. C'est Maman qui l'a dit.

 

ELLE (voix normale, s'adressant à sa deuxième peluche) : Elle fait quoi, ta maman ? Maquilleuse ? C'est bien… (un temps) C'est sale, le rouge à lèvres. Petite, j'adorais écraser les tubes de rouge à lèvres sur les murs. Mais Maman n'était pas contente. (un temps) Le savon, c'est propre. Je me lave, je me relave, je me re-relave, je me frotte pour bien faire sortir la crasse… A dix ans, j'ai commencé à utiliser une éponge à récurer, pour me laver encore plus efficacement. Le jour de la visite médicale, le toubib a eu un choc. J'avais la peau des bras à vif. Automutilation, c'est dans mon dossier. (voix de petite fille) Non, monsieur le docteur, je ne suis pas une petite fille folle. Je suis une petite fille aussi propre que les autres. C'est maman qui l'a dit.

 

ELLE (à sa deuxième peluche) : Quoi ? Ton papa, il fait… (voix méchante) Espèce de méchante menteuse! Tu veux me faire croire que tu as un papa ? Tu me prends pour une idiote ? Il est où, alors, ton papa, si tu en as un ? Tu veux que je te le dise, moi ?  Il n'existe que dans ta petite tête.   (elle appelle, dans plusieurs directions) Papa ? Papa ? Papa ? (un temps) Tu vois ? Annabelle ou Virginie, elles ont un papa pour de vrai. Pas toi. Et que je ne t'y reprenne plus à me parler de ton papa fantôme.

 

          (Un temps. Regard vers sa troisième peluche)

 

ELLE (à sa peluche) : Et toi, elle fait quoi, ta maman ? (un temps) C'est bien… C'est très bien…

 

           (Un temps)

 

ELLE (regard fixe, voix calme) : Moi, ma Maman, c'est Sophie. Depuis vingt-cinq ans, elle fait la pute sur l'autoroute…

 

                                                                     (Noir sec)

 

FIN

 

                                                                                                                                                                                                                    Alain GIBAUD

                                                                                                                               Septembre 2005

 

Texte créé le 28 mai 2006

à Tournan-en-brie (Seine-et-Marne)

par M.A.L.T.

 

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http://www.leproscenium.com/Detail.php?IdPiece=1603

 

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