LES DESHERITES : PART NINE

 

     

 

 

PERLE DES SABLES

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1 comédienne

Durée : 3 mn 15

 

Je m'appelle "Perle des Sables".

Je suis née au cœur du désert, dans une région où, depuis toujours, se croisent peaux brunes du nord, peaux noires du sud, peaux blanches de passage.

Mon village natal, dont le nom signifie "terre de nulle part", a jailli comme des milliers d'autres, il y a plusieurs siècles, entre le sommet d'un éperon rocheux et le ciel rougeoyant.

J'ai le souvenir de courses folles autour des champs de mil.

J'ai le souvenir d'innombrables allers-retours vers les points d'eau des environs.

L'eau essentielle. L'eau qui apaise le feu dans la gorge. L'eau qui glisse sur la peau brûlée. L'eau que l'on verse doucement sur la farine, pour préparer les galettes de mil. La pâte que j'aimais rouler en silence dans la relative fraîcheur de notre petite maison de pierres et d'argile. L'arôme des épices. La forte odeur des peaux de chèvres suspendues à l'extérieur.

Je plumais les poules.

 

     (Un temps)

 

J'avais environ sept ans.

C'est ma grand-mère qui m'avait appris à faire la cuisine.

 

     (Un temps)

 

J'ai le souvenir de la saison des pluies. De l'angoisse qui saisit quand les flots dévalent en tous sens, traversant la roche, frappant les murs, emportant ici un âne, là un mouton, pour rendre ensuite leurs cadavres en descendant grossir les oueds.

J'ai le souvenir de mes pieds-nus dans la boue.

De ces gros nuages noirs, à la fois menace et promesse.

De nos cris d'enfants des sables, jouant au milieu des flaques, comme le font tous les enfants des villes, tous les enfants du monde.

 

     (Un temps)

 

J'avais à peu près sept ans.

C'est ma grand-mère qui m'avait appris comment calculer la distance qui nous séparait de l'orage.

 

     (Un temps)

 

J'ai le souvenir du grand silence, à l'heure du crépuscule.

Un silence infini, comme semble l'être le désert.

Un silence traversé par les murmures des conteurs, qui font s'envoler les récits des aïeux.

Je me souviens très bien des aventures d'une petite princesse des sables qui avait marché seule, des jours entiers, vers un port de Méditerranée, pour rejoindre ce jeune marin aperçu en rêve.

 

    (Un temps)

 

J'avais tout juste sept ans.

C'est ma grand-mère qui me racontait des histoires, le soir, assise près de mon lit.

 

     (Un temps)

 

J'ai le souvenir du grand vent de sable, qui assèche les mares et dessèche les lèvres.

De ce souffle de mort qui recouvre la vie d'un manteau de poussière.

De ce souffle de vie qui repousse l'ombre de la mort au-delà des montagnes.

Je me souviens du souffle du désert qui s'échappait entre mes doigts quand je levais la main pour faire signe aux caravanes.

 

     (Un temps. Le ton se fait soudain de plus en plus "blessé")

 

Souffle du désert, mon ami à tout jamais…

Souffle du désert qui a accompagné ma fuite.

Souffle du désert qui m'a poussée, comme la petite princesse des sables, vers la Méditerranée.

Qui m'a fait dériver vers une terre lointaine appelée "Occident".

Souffle du désert qui a couvert le terrible chant des femmes dans notre petite maison de pierres et d'argile.

Souffle du désert qui a étouffé mes hurlements à l'instant même où mon corps de femme était lacéré.          

Souffle du désert qui a voilé mon âme à l'instant même où ma vie de femme était déchirée.

 

     (Un temps)

 

J'allais bientôt avoir huit ans.

C'est ma grand-mère qui tenait la lame de rasoir.

FIN

                                                                                                                                         Alain GIBAUD

                                                                                                                                                                                (juin 2006)

 

 

Texte officiellement créé le 6 juin 2009

à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire)

par l'Atelier des 3 Muses

 

Tous droits réservés – SACD N° 31435 43

 

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