NATALIA
Clac !
« Natalia
Dumont ! Préparez-vous, je repasse dans dix minutes ! »
Re-clac !
Le
volet du judas se referma aussi brusquement qu’il avait été ouvert. Les
trois occupantes de la cellule 9 n’avaient pu s’empêcher de sursauter. Même
après plusieurs semaines d’incarcération, il paraissait impossible de
s’habituer à ce claquement sec et soudain qui, cinq à six fois par jour,
vous ramenait à la dure réalité des choses. Un claquement qui stoppait net
vos méditations silencieuses, comme vos conversations les plus animées. Un
claquement parfois accompagné d’un ordre craché. Et toujours ce regard
inquisiteur de la surveillante de service.
Natalia fit une dernière inspection des lieux pour s’assurer de ne rien oublier. Quelques photos, trois livres, un tube de dentifrice… Tout son « trésor » tenait sans problème dans le sac à dos qu’elle traînait depuis le début de sa fugue. Elle laissa alors son regard errer longuement sur les parois de cette cellule dans laquelle elle venait de passer trois mois de son existence. Une expérience bouleversante, mais également enrichissante par certains côtés. On en sortait forcément avec une vision de la vie totalement différente. Et si Natalia s’attardait ainsi une ultime fois sur ces murs tristes et ce mobilier d’un autre âge, c’était pour tout enregistrer dans les moindres détails et le graver définitivement au plus profond de sa mémoire.
Les
étranges « lettres aux petits nounours » étaient bien là,
soigneusement rangées dans une enveloppe. Durant sa détention, Natalia avait
reçu plusieurs colis, toujours emballés de la même façon, dans lesquels une
personne bienveillante avait placé des friandises et des magazines. Ni le nom,
ni l’adresse de l’expéditeur ne figuraient sur ces colis renfermant, écrits
par une main anonyme, des petits mots, des poèmes, diverses pensées sur
l’espoir ou la liberté… Avec, pour toute signature, des petits nounours
souriants collés au bas des lettres. Qui donc pouvait bien être cet inconnu -
ou inconnue - qui pensait à elle sans pour autant souhaiter qu’on
l’identifie ?
L’éventail n’était pas large. Ses parents ? Ce n’était pas
vraiment le genre. Et puis, déjà qu’ils n’avaient jamais été très
proche de leur fille, et réciproquement, il était facile d’imaginer que
l’incarcération de Natalia, après une succession de déboires divers,
n’avait rien arrangé. Sa mère avait quand même fait l’effort de se déplacer
quatre fois pour venir au parloir. Mais elle paraissait plus préoccupée par le
récent déménagement à Tours, après une quinzaine d’années passées dans
le Midi, que par le sort de sa fille, suffisamment adulte et responsable, selon
elle, pour se prendre en charge. Non, décidément, la piste des parents n’était
même pas envisageable.
Clac !
La surveillante jeta un coup d’œil à l’intérieur de la cellule, puis fit
tourner la clé dans la serrure et la porte s’ouvrit.
-
« Mademoiselle Dumont ! Prenez vos affaires, on y va ! »
Celle qui venait d’aboyer, c’était la « Catcheuse ». Gardienne
en chef, responsable du secteur C, on l’avait surnommée ainsi en raison de
son imposant gabarit.
Natalia se tourna vers ses deux compagnes de captivité. Elle s’approcha d’Amélie
et l’embrassa. Une Amélie tout sourire qui savait que son tour de quitter la
prison allait bientôt venir. D’ici deux à trois semaines, lui avait-on dit.
Chez Stéphanie, par contre, le moral était au plus bas. Encore six mois à
tirer. Quand Natalia voulut l’embrasser à son tour, elle se jeta à son cou
et éclata en sanglots.
-
« Dépêchons, j’ai pas qu’ça à faire ! »
Idiote, se dit Natalia. Moi, je me casse. Tandis que toi, grosse vache, même si
c’est du bon côté de la porte, tu vas devoir moisir dans cette taule
jusqu’à la retraite.
Natalia se dégagea de l’étreinte de Stéphanie et l’embrassa tendrement.
Après avoir lancé un joyeux « Salut les filles ! Tenez bon ! »,
elle emboîta la pas à la Catcheuse et emprunta le même chemin qu’elle avait
suivi trois mois plus tôt dans l’autre sens.
-
« Natalia Dumont, cellule 9, secteur C ! » glapit la Catcheuse
à l’adresse de l’intendante.
Celle-ci remit à Natalia les quelques objets personnels dont elle avait dû se
séparer à son arrivée, et lui demanda de signer plusieurs documents.
-
« Natalia Dumont, vous voilà libre au regard de la loi »,
annonça l’intendante en ponctuant sa phrase à coups de tampon encreur.
-
« Vous pouvez retourner au service. Je vais moi-même raccompagner
mademoiselle Dumont jusqu’à la sortie »
C’était la voix de madame Klisman, la directrice. Une femme charmante,
toujours à l’écoute des prisonnières quand quelque chose n’allait pas.
-
« Alors ça y est, vous nous quittez ? »
-
« Oui, c’est le grand jour. Et malgré toute l’estime que je vous
porte, j’avoue que je ne suis pas fâchée de partir d’ici. », dit
Natalia avec un sourire.
-
« Je m’en doutais un peu. » répondit la directrice en souriant
elle aussi.
Natalia, son sac à dos à l’épaule, sortit du hall en compagnie de madame
Klisman.
-
« Attention, dehors ça cogne. L’été n’est pas en retard cette année. »
dit la directrice.
Effectivement, Natalia avait à peine posé un pied dans la cour qu’une
chaleur lourde s’abattit sur sa nuque. Le plus étonnant, se souvint-elle,
c’est que la veille, pendant la promenade, il régnait une sorte de douceur
post-printanière qui ne laissait pas présager une arrivée si soudaine de la
canicule.
-
« Vous savez où aller ? », demanda madame Klisman ?
-
« Je vais rejoindre mes parents, à Tours. Après, on verra… »,
mentit Natalia qui n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle allait bien
pouvoir faire dans l’immédiat, si ce n’est justement la certitude de ne pas
aller retrouver sa famille.
Arrivée devant le grand portail, Natalia sentit soudain un frisson lui
traverser le corps. De l’autre côté, il y avait la rue, la ville…
Autrement dit, une multitude de choses auxquelles il lui faudrait se réaccoutumer.
-
« Eh bien, je n’ai plus qu’à vous souhaiter bonne chance. Et surtout,
essayez de trouver votre équilibre. Vous êtes belle, intelligente, et la
prison n’est pas un endroit pour vous. »
-
« Ne vous en faites pas, je vais prendre soin de moi. Merci pour tout. A
bientôt, j’espère… mais dans d’autres conditions. »
Madame Klisman fit ouvrir le portail et Natalia se retrouva dans la rue, seule
sur le trottoir.
*
* * * * * * * *
Libre. Enfin libre. Natalia resta là, sans bouger, quelques minutes, pour reprendre tout doucement contact avec le rythme de la ville. Dans la cellule, même en se tenant près de la fenêtre, le vacarme du trafic urbain ne parvenait qu’atténué aux oreilles des prisonnières. Natalia passa ainsi un long moment à observer un spectacle auquel elle n’avait pas assisté depuis des semaines : des automobiles roulant à tombeau ouvert dans un grand tintamarre de klaxons, des piétons pressés courant dans tous les sens sous la chaleur accablante…
Soudain, de l’autre côté de la rue, quelqu’un l’appela en criant :
-
« Nat ! Nat ! »
Natalia sentit monter en elle une énorme bouffée de joie en voyant cette fille
qui venait dans sa direction en slalomant entre les voitures arrêtées au feu
rouge.
-
« Valé ! », cria-t-elle à son tour.
Valériane s’élança vers Natalia et les deux filles s’étreignirent de
toutes leurs forces.
-
« Valé ! J’y crois pas ! Mais qu’est-ce que tu fous là ? »
-
« Je te l’avais bien écrit, le mois dernier, que je t’attendrais
devant la taule. T’as cru que c’était du bluff ? »
-
« T’es vraiment géniale. C’que ça fait du bien de te voir. »
-
« Allez, viens, ne restons pas plantées là. »
Valériane entraîna Natalia vers le café d’en face et elles s’installèrent
à une table, près de la vitrine.
-
« Voilà mon poste d’observation. C’est de là que je guette ton
apparition depuis huit heures ce matin, dit Valériane. T’as pas faim ?
Je suis sûre que t’as rien dans l’estomac. »
-
« T’es pas loin de la vérité. Ce matin, c’est tout juste si j’ai
pu avaler un thé et deux biscottes. L’angoisse du départ, certainement… »
-
« Bouge pas, je vais te chercher un sandwich. »
De l’endroit où elle était assise, Natalia apercevait, par-dessus le mur
d’enceinte de la prison, le bâtiment dans lequel elle se trouvait encore une
demi-heure plus tôt. Etrange proximité qui matérialisait bien la fragile
frontière entre le bien et le mal, la liberté et la cage…
-
« Tiens, reprends des forces. », dit Valériane en lui tendant un énorme
sandwich.
Natalia y mordit dedans de bon cœur, pendant que sa copine s’envoyait son énième
double expresso de la matinée.
-
« T’as des projets ? », demanda Valériane.
-
« Pas plus que ça… »
-
« Tu vas rejoindre tes parents ? »
-
« Sûrement pas. Moins je les vois, mieux je me porte. Et puis, à la
limite, si je me pointais chez eux maintenant, je suis persuadée que ça les
emmerderait plus qu’autre chose. »
-
« Qu’est-ce que tu vas faire ? »
-
« J’en sais rien. Peut-être aller voir ce que deviennent Fred et
Boris… »
-
« Hein ?! Alors là, ma vieille, pas question que je te laisse
recommencer tes conneries. »
-
« T’as une meilleure idée ? »
-
« Oui. Si je suis venue t’attendre à ta sortie, c’est bien sûr pour
tes beaux yeux, mais aussi parce que j’ai l’intention de t’emmener au
grand air. »
-
« Quoi ? »
-
« Saint-Joans, son calme, ses vieilles ruelles… Ca te dirait ? »
-
« T’es folle ?! Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire là-bas ?
-
« D’abord, le vide dans ta petite tête. Ensuite, tu pourras toujours
essayer de trouver un petit boulot dans le coin. En attendant, ce dont tu as le
plus besoin, c’est d’une bonne mise au vert. Crois-moi Nat, pour te retaper
tu ne seras nulle part aussi bien qu’à Saint-Joans. »
-
« Imagine un instant que quelqu’un, dans le village, apprenne par hasard
que je viens de faire de la taule…»
-
« Rassure-toi, tous ceux qui te connaissaient sont déjà au courant. »
-
« Tu déconnes ?! »
-
« Tu sais, là-bas, les nouvelles se répandent à la vitesse de la lumière.
Comme dans tous les petits villages de la planète. »
-
« Et qu’est-ce qu’ils vont penser si… »
-
« Ca, on s’en fout. Mes parents sont d’accord pour t’héberger aussi
longtemps que nécessaire. Ils sont même impatients de te revoir. Et puis,
y’a aussi Jean-François… »
-
« Je l’avais oublié celui-là. Il habite toujours chez vous ? »
-
« Toujours. Et toi, toujours amoureuse de lui ? »
-
« Tu parles. Dire qu’à une époque j’en avais carrément perdu le
sommeil. Il fallait vraiment que je sois une gamine. »
-
« Parce qu’aujourd’hui tu es une grande dame pleine d’expérience ? »
-
« Ceci dit, ton frangin n’était pas très dégourdi lui non plus. »
-
« C’était par timidité, parce qu’il a toujours été dingue de toi. »
-
« Il te l’a dit ? »
-
« Non, mais c’était facile à deviner : avec les autres nanas, il
était à l’aise, et dès que tu montrais le bout de ton nez, il ne savait
plus où se mettre. »
-
« Il est seul en ce moment ? »
-
« Tiens donc… Mademoiselle s’intéresse à la vie privée de mon frère ? »
-
« C’est par simple curiosité. »
-
« Tu parles… En fait, il n’y a rien d’officiel, mais depuis quelques
temps il va environ deux fois par semaine à Virevelles. Maman est persuadée
qu’il a une copine là-bas. »
Les deux amies discutèrent ainsi sans voir le temps passer. Avec la présence
inattendue de Valériane, Natalia savourait sa liberté retrouvée avec une
intensité décuplée.
-
« On y va ? Ma bagnole est tout près d’ici. »
-
« Je te suis. »
*
* * * * * * * * *
Cela faisait une bonne vingtaine de minutes que les deux filles étaient sorties
de la ville. Natalia, ivre d’oxygène, s’émerveillait à la vue de ces
paysages dont elle avait été privée depuis des semaines. Comment pouvait-on
imaginer un seul instant quitter des lieux aussi magiques, pour se laisser
aveugler par l’éclat du mirage urbain ? C’est pourtant ce qui lui était
arrivé un beau jour, sans qu’elle sache vraiment pourquoi.
Au détour d’un virage, Natalia aperçut le Vieux Pont. En contrebas de la
route, la rivière brillait de millions de reflets d’argent sous le soleil éclatant.
-
« La rivière ! Valé, arrête-toi, je veux me baigner ! »
-
« T’es sûre que ça peut pas attendre demain ? »
-
« Non ! Arrête-toi, s’il te plait ! »
Valériane gara sa voiture à l’ombre et les deux filles dévalèrent la pente
jusqu’à une petite plage de galets.
-
« Zut, il y a du monde… », dit Valériane en montrant l’autre
rive près de laquelle un groupe de gamins et leurs moniteurs goûtaient aux
joies de la baignade.
-
« Qu’est-ce qui te chagrine ? »
-
« On n’a pas nos maillots. C’est quand même pas… »
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que Natalia s’était déjà jetée
à l’eau toute habillée, gardant même ses baskets aux pieds !
-
« T’es complètement frappée ! », s’exclama Valériane en
riant.
-
« Viens me rejoindre, trouillarde ! »
Valériane plongea à son tour dans l’eau fraîche et les deux copines commencèrent
à s’éclabousser mutuellement en poussant de grands cris, sous les regards
amusés des baigneurs de l’autre rive.
*
* * * * * * * * *
-
« Saint-Joans. Nous voici arrivées au terminus. »
En entrant dans le village, Valériane se mit à rouler lentement pour que sa
copine ait le temps de reprendre ses repères.
-
« Tiens, le jardin du père Charbaud… Et là, c’est toujours mémé
Yvonne qui habite au rez-de-chaussée ?… »
Natalia, le cœur serré, redécouvrait les endroits qui avaient marqué son
adolescence d’une pierre blanche. Adolescence. Une période de sa vie dont
elle venait à peine de sortir, mais qui, étrangement, lui paraissait déjà très
lointaine.
-
« C’est fou… Le village n’a pratiquement pas changé depuis que je
suis partie… »
-
« Ici, rien ne bouge vraiment. Ni les pierres, ni les gens… »
Elles débouchèrent sur la place du village, et s’arrêtèrent devant la
maison des parents de Valériane. Malgré la chaleur torride, il y avait
quelques personnes dans les rues de Saint-Joans. Deux vieilles femmes, en grande
discussion, s’interrompirent pour dévisager cette fille qui arrivait avec la
« petite à François ». A la terrasse du café, trente mètres plus
loin, quatre consommateurs regardaient en direction des deux copines tout en
faisant des commentaires à voix basse.
-
« Ca jase dans les chaumières, dit Valériane, devinant un certain
malaise chez Natalia. T’inquiète pas pour ça. Viens plutôt dire bonjour à
mes parents. Ils doivent se demander pourquoi j’ai tant traîné. »
La mère de Valériane leur ouvrit la porte. Voyant Natalia, elle la serra
contre elle et l’embrassa.
-
« Entre. Je suis bien contente de te revoir. Je trouve que tu es encore
plus jolie qu’avant… »
Le père de Valériane arriva un peu plus tard et se mit à presser Natalia de
questions. La discussion continua autour d’une bonne bouteille de vin cuit,
ouverte en l’honneur de l’invitée, et chacun avait tellement de choses à
raconter que l’après-midi passa à une vitesse folle.
*
* * * * * * * * *
- « A la maison, je sais pas si tu t’en souviens, on a l’habitude de dîner très tôt. Ca ne t’ennuie pas, au moins ? », demanda Valériane.
-
« Pas du tout. A la prison, c’était la même chose. »
A cet instant, on entendit des pas dans l’escalier et la porte s’ouvrit.
Jean-François entra dans la salle à manger.
-
« Salut, frangin. T’as vu qui est là , »
Natalia se dit qu’il n’avait pas énormément changé. Si ce n’est qu’on
lui devinait beaucoup plus d’assurance et de maturité.
-
« Salut, Nat. Ca va ? », dit Jean-François avant de faire la
bise à Natalia.
-
« Je pensais que tu serais plus surpris que ça de la trouver là… »,
dit Valériane.
-
« J’arrive du café, et la nouvelle a déjà fait le tour du village. »
-
« Tant mieux. Ca leur fera un sujet de conversation original pour la soirée. »,
reprit Valériane.
Tout le temps que dura le dîner, Natalia eut l’impression qu’elle était
sur un nuage. Elle qui, ces dernières années, avait vécu dans des univers
emplis de disputes et de portes claquées, trouvait merveilleux qu’il puisse
exister des familles où l’on partageait tout naturellement de vrais instants
de bonheur, sans éclat de voix, sans un mot plus haut que l’autre.
Jean-François ne cessait de questionner Natalia. Ce n’était décidément
plus le garçon réservé qu’elle poursuivait quelques années auparavant de
ses assiduités, mais un jeune homme cultivé, d’une grande gentillesse, et
qui ma foi ne manquait pas de charme.
Natalia et Valériane allèrent se coucher sans trop tarder.
-
« Alors, heureuse ? »
-
« Et comment. Je crois même que je viens de passer une des plus belles
journées de ma vie. »
-
« Moi aussi, je suis super contente. A Saint-Joans, je n’avais plus de
vraie copine depuis ton départ. Et je t’avoue que tout à l’heure, en
attendant que tu sortes, j’étais morte de trouille à l’idée que tu ne
veuilles pas me suivre ici. Et mon frangin ? »
-
« Quel changement. Il a même appris à parler. »
-
« Il a un peu grandi, ma vieille, comme toi et moi. En tous cas, j’ai
bien remarqué ton air béat dès qu’il ouvrait la bouche. »
-
« T’as dû avoir des visions. »
Elles éclatèrent d’un rire complice, puis se dirent bonsoir et
s’endormirent sans difficulté. Pour la première fois depuis des semaines, le
sommeil de Natalia ne fut pas hanté par des cellules, des gardiennes ou des
murs infranchissables. Dans son rêve, elle se vit plonger entièrement nue dans
la rivière et s’ébattre dans l’eau en riant, tandis que Jean-François, du
haut du Vieux Pont, lui criait des mots dont le sens se perdait dans le bruit
des remous.
*
* * * * * * * * *
Natalia dévorait les tartines comme si elle n’avait pas
mangé depuis huit jours. Il est vrai que ce petit déjeuner paraissait féerique
comparé à ceux de la prison. L’agréable odeur du pain grillé, les deux
pichets de lait frais, les confitures « maison »… Avec en plus le
soleil du matin qui réchauffait progressivement la pièce, on se serait cru, se
dit Natalia, dans un de ces célèbres tableaux de Vermeer.
-
« Valé, tu peux me rendre un service ? Il faudrait accompagner
Jean-François au train, cet après-midi. », demanda la mère de Valériane.
-
« A Virevelles ? »
-
« Oui. Pourquoi ? »
-
« Pour rien… »
Valériane fit un clin d’œil à Natalia.
-
« Il doit aller en ville, et sa moto est en rade. », ajouta la mère.
-
« O.K. Nat, tu viendras avec moi ? On en profitera pour faire les
quelques boutiques du coin. »
*
* * * * * * * * *
Installée à l’avant de la voiture, Natalia observait discrètement Jean-François
grâce au petit miroir du pare-soleil.
-
« T’es sûr que c’est bien à la gare qu’on te dépose ? »,
lança Valériane.
-
« Pourquoi ? Tu voudrais me déposer où ? »
-
« Non, je disais ça comme ça… »
-
« On peut savoir ce qui te fait sourire ? »
-
« Rien du tout … »
La voiture s’immobilisa sur le parking de la gare de Virevelles. Valériane,
Natalia et Jean-François traversèrent le hall et allèrent s’asseoir sur un
banc, au bord de la voie.
-
« On va peut-être te laisser, au cas où… », dit Valériane à
son frère.
-
« Au cas ou quoi ? Qu’est-ce que t’es chiante, Valé, quand tu
t’y mets… »
-
« D’accord, j’arrête. »
Le train fit son entrée en gare et stoppa en face d’eux. Jean-François se
leva et grimpa dans un wagon. Quelques secondes après, il apparut à la vitre
ouverte de son compartiment.
-
« Bon voyage, frangin ! », lui lança Valériane.
-
« Merci. Mais rassure-toi, je pars pas en Sibérie. »
A ce moment, Natalia eut son regard attiré vers un objet noir posé sur le sol.
-
« Jean-François ! Son portefeuille !! Valé ! Le
portefeuille de ton frère ! Il a dû le perdre en s’asseyant ! »,
s’écria-t-elle.
Elle se baissa pour ramasser le portefeuille qui s’était ouvert en tombant et
resta muette de stupeur : au milieu des papiers d’identité, elle aperçut
une carte sur laquelle étaient placées plusieurs rangées de petits nounours
autocollants ! Natalia devint instantanément livide et manqua de tomber à
la renverse.
-
« Ho ! Nat ! Grouille-toi, le train va partir ! »,
cria Valériane.
Natalia, tremblante, se précipita vers le wagon en montrant le portefeuille à
Jean-François.
-
« Fais-moi le passer, on démarre ! », lui dit celui-ci.
Natalia lui tendit le portefeuille à bout de bras, alors que le convoi commençait
à se mettre en branle.
-
« Les nounours ! Les colis ! C’était toi ?! »
-
« Bien vu. Je comptais pas t’en parler tout de suite, mais… »
-
« Pourquoi tu… ? »
-
« Depuis ton départ de Saint-Joans, y’avait du brouillard dans ma tête.
Alors, quand Valé m’a parlé de tes emmerdes, j’ai eu l’idée de
t’envoyer des petites choses pour te remonter le moral. »
Le train prenait de la vitesse et Natalia se mit à trottiner pour rester à la
hauteur de Jean-François.
-
« Pourquoi t’as pas mis ton nom sur les lettres ? Ca m’aurait
fait plaisir de te répondre. »
-
« Quelque part, j’avais peut-être trop peur que tu m’envoies balader.
Et puis, les nounours, j’ai trouvé ça rigolo. Et mes allées et venues à
Virevelles, qui faisaient jacasser ma frangine, c’était pour amener les colis
à un copain de la Poste qui les faisait partir sans mentionner le lieu d’expédition… »
Le train était à présent bien lancé et Natalia dut s’arrêter de courir.
-
« Salut, Nat ! On reparlera de tout ça ! »
Natalia resta plantée sur le quai, seule, les yeux fixés sur le train qui s’éloignait.
Elle sentit ses paupières se gonfler. Valériane, essoufflée, arriva près
d’elle.
-
« Qu’est-ce que… Nat ? Mais, tu chiales !! Qu’est-ce
qu’il t’a dit ?! »
-
« Rien, Valé, rien…Je t’expliquerai… »
Natalia n’essaya pas de cacher les larmes qui coulaient sans retenue sur ses joues. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pleurait pas de douleur, de solitude, de haine ou de désespoir. Mais de bonheur. Un bonheur simple.