(Cette nouvelle a fait l'objet d'une création radiophonique, dans une première version, sur l'antenne de Radio Agora, en 1997, à Montpellier / France. La mise en ondes et la lecture en étaient assurées par Rodolphe GAYRARD)

 

LA MAISON DE LA HONTE

________________________

 

     Ludovic Dubraud gara sa voiture sous le grand micocoulier. Un peu étourdi après le long trajet sous un soleil de plomb, il s’empressa de quitter l’habitacle surchauffé et se dirigea vers le petit bassin en pierres accolé à l’un des piliers marquant l’entrée de la propriété. Là, depuis des décennies, un mince filet d’eau s’écoulait sans jamais se tarir, même durant les périodes de canicule.  

     Ludovic s’aspergea plusieurs fois le visage puis, revigoré, il s’assit sur le rebord du bassin et fit mentalement un état des lieux de sa nouvelle maison de campagne. Certes, la bâtisse ne ressemblait pas vraiment à un château, loin de là. Mais elle était néanmoins agréable d’aspect de par son architecture simple et traditionnelle, et bien orientée. De plus, s’était dit Ludovic, il pourrait par la suite retaper la vieille grange attenante pour en faire une grande pièce à vivre.

     Oh, on ne pouvait pas parler d’une folie. La propriété lui avait coûté le quart de la somme qu’il aurait dû donner ailleurs, dans une région plus convoitée. Une belle affaire qui s’expliquait, d’après le notaire, par le fait que les lieux étaient longtemps restés inhabités, le propriétaire, un vieux garçon récemment décédé, préférant occuper une autre maison au cœur du village. Par ailleurs, les acquéreurs potentiels ne s’étaient apparemment pas bousculés. 

     Ludovic s’avança pour examiner les bâtiments de plus près. Vu leur état, il allait falloir, c’était certain, effectuer d’importants travaux de réfection. A commencer par le remplacement des quelques portes et volets déglingués pour éviter que n’importe qui ne pénètre dans la demeure comme dans un moulin. Il faudrait aussi faire disparaître ces anciens graffitis encore apparents, tracés par des vandales sur les murs de la bâtisse. En particulier ce « la MaiSoN de la HOnte !!! » qui s’étalait en grosses lettres sur les vieilles pierres de la façade sud. « La maison de la honte » ? A la signature de l’acte d’achat, le notaire était resté plutôt évasif sur le sujet…

     Ludovic pénétra à l’intérieur de l’habitation. Par la porte principale, on accédait directement dans la grande salle à manger où devait autrefois se dérouler l’essentiel de l’activité familiale. Au centre de la pièce, se trouvaient une table et deux bancs à moitié vermoulus. Ludovic avança dans la semi-pénombre et ouvrit les volets pour laisser pleinement entrer la lumière du jour. Soudain, il se figea : sur le sol, des empreintes de pas sillonnaient la pièce de long en large ! Il était pourtant prêt à le jurer, il n’avait rien remarqué lors de sa précédente visite. Passé l’effet de surprise, il se baissa et examina les traces. Elles étaient de couleur noire, aux contours bien dessinés. Et de petite taille. Des pas d’enfants ? Il passa le bout de ses doigts sur une des empreintes et porta à son nez la matière ainsi recueillie. De la suie. D’où pouvait-elle bien provenir ? Il y avait une vieille cheminée, mais son âtre, nettoyé, n’avait pas dû accueillir de feu depuis des lustres. Les traces de pas, particulièrement présentes près de l’un des murs, courraient en tout sens jusqu’à la porte  donnant sur l’extérieur de l’autre côté de la bâtisse. « Des gamins se sont introduits ici, il y a peu de temps. Ils ont peut-être fait du feu dans la cour. Il faudra que j’aille voir ça. », pensa Ludovic.

     Il entreprit alors d’effectuer le tour des différentes pièces pour dresser la liste des travaux à prévoir. Il allait repartir quand, traversant à nouveau la salle à manger, son attention fut attirée par quelque chose d’étrange. Avec un peu de recul, à l’endroit justement où les traces de pas semblaient se concentrer près du mur, on distinguait sur les pierres apparentes le contour rectangulaire d’une ancienne ouverture. Ludovic s’approcha et constata que les joints en ciment étaient à cet endroit plus récents que sur le reste de la paroi. Cela ne faisait aucun doute. Il y avait eu une porte à cet emplacement et on l’avait murée.

     Ludovic alla chercher un tournevis dans sa voiture, puis il se mit à gratter une partie des joints. Au bout d’un moment, un petit creux ayant été dégagé, il planta son tournevis entre deux pierres et força en tournant. D’un seul coup, l’outil traversa l’épaisseur du mur. Ludovic le retira et appuya son œil contre l’orifice ainsi créé. Il sentit un très léger courant d’air frais frôler sa paupière. Il y avait, c’était certain, une niche, une cavité, ou un petit réduit derrière ce mur. Cependant, impossible de distinguer quoi que ce soit. Ludovic se rendit dans les grandes pièces attenantes afin d’étudier la configuration des lieux. A vue d’œil, et en prenant de rapides mesures un pied devant l’autre, tout laissait effectivement supposer la présence discrète d’un espace vide de l’autre côté des parois.

    Ludovic préféra en rester là pour l’instant. Il lui fallait aller prendre possession de la chambre réservée dans l’unique hôtel du village, l’Hôtel des Genêts.

     Avant de s’installer au volant de sa voiture, il s’attarda quelques instants pour appréhender à nouveau la propriété dans son ensemble. Située à quatre cent mètres de la dernière habitation du village, elle semblait avoir été délibérément construite à l’écart. Comme si un sentiment de rejet occupait déjà l’esprit de ceux qui l’avaient bâtie deux siècles auparavant. Ce même sentiment que l’on percevait parfois chez les autochtones, particulièrement chez les plus vieux d’entre eux. Ludovic en avait fait plusieurs fois l’expérience, alors qu’il essayait de lancer la discussion sur sa prochaine installation au village. Et puis, n’avait-il pas dû, pour les premiers travaux, faire appel à un entrepreneur de la ville ? Car les artisans locaux, sous divers prétextes qui semblaient quelque peu futiles, avaient tous décliné les appels d’offre. Et pourquoi donc le notaire avait-il omis de signaler l’existence de cet espace muré, qui par ailleurs n’apparaissait pas sur les plans fournis à Ludovic ?

 

* * * * * * * * * *

 

-         « Monsieur Dubraud. A, U, D. Ludovic. »

-         « Monsieur Dubraud… C’est noté. Combien de nuits ? »

-         « Je compte rester ici environ deux semaines. »

-         « Ca marche. Chambre 58. Vous venez faire du tourisme dans notre belle région ? », demanda le propriétaire de l’hôtel, un homme à l’aspect jovial.

-         « Pas du tout. Je suis le nouveau propriétaire du Mas du Micocoulier. C’est en attendant que les lieux soient à peu près habitables. »

-         « Ah… ? Ce… C’est la chambre au fond du couloir.»

     Le visage de l’hôtelier se ferma brusquement. Il tendit la clef de la chambre à Ludovic, puis fit mine de se replonger dans sa paperasse pour couper court à la conversation.

 

     Son sac à peine posé sur le lit, Ludovic composa sur le clavier de son portable le numéro de Michel Parguer, un ami journaliste, depuis peu en poste dans la ville toute proche en tant que correspondant pour un quotidien national.

 

* * * * * * * * * *

 

     Une frappe sèche sur le burin et deux pierres se détachèrent du mur, laissant apparaître un trou béant. De toutes ses forces, Ludovic porta alors plusieurs coups de masse sur la paroi, dégageant ainsi la moitié supérieure de la porte murée. De la main, il dû se couvrir le visage pour se protéger de la poussière noirâtre qui avait violemment jailli de l’intérieur. Ludovic venait de mettre à jour ce qui semblait être l’ancien cellier de la maison, au vu des multiples outils et ustensiles entassés par terre. Et quel ne fut pas son étonnement de découvrir que la petite pièce était entièrement recouverte de suie jusqu’au plafond.

     Une fois la poussière retombée sur le sol, Ludovic enjamba les pierres et se retrouva au milieu du cellier parmi tout un tas d’objets noircis et déformés par la chaleur. La pièce avait été ravagée par le feu. Il s’avéra après une rapide inspection que tout avait été à moitié dévoré par les flammes. A l’exception d’une boite en fer, soigneusement placée sous quelques briques empilées comme si on avait voulu la dissimuler.

     Ludovic sortit du cellier pour examiner la boite au grand jour. Il s’arrêta net en sursautant : à deux mètres de lui, se tenait immobile une petite fille blonde, âgée d’une dizaine d’années, qui le regardait fixement !

-         « Qu’est-ce que tu fais ici ?! »

     Pas de réponse.

-         « Tu m’as filé une sacrée frousse. Tu es du village ? Tu es déjà venue t’amuser ici ? »

     Toujours rien.

-         « Tu sais peut-être qui a fait ces traces de pas ? »

     La petite fille se mit enfin à parler :

-         « Tu l’as retrouvé ? »

-         « Retrouvé quoi ?! »

-         « Ca. », dit-elle, les yeux brillants, en montrant la boite que tenait Ludovic.

-         « Heu… Pas vraiment retrouvé, puisque je ne cherchais rien de particulier. Par contre, j’aimerais savoir ce que tu fais chez moi. C’est comment ton prénom ? »

-         « Betty. »

-         « Eh bien, Betty, sache que cette maison est à nouveau occupée, et que toi et tes amis, il vous faudra aller jouer ailleurs. Tes parents habitent dans le coin ? »

    Des parents qui devaient être de condition modeste, à voir les habits portés par la fillette. Des vêtements semblant sortir tout droit de l’armoire de son arrière-grand-mère.

     Pas de réponse.

-         « Ecoute, je veux bien que tu restes un peu, mais ne t’approche pas de là. Il y a de la suie partout. »

     Ne se souciant plus de sa petite visiteuse, Ludovic considéra la boite avec attention. Il s’agissait d’une vieille boite de gâteaux sur laquelle les taches de rouille laissaient voir les couleurs d’une célèbre marque d’avant-guerre. Que pouvait-elle bien contenir de si précieux pour qu’on ait apparemment cherché à la cacher ? Un trésor, comme dans les livres d’aventures de sa jeunesse ? Il décoinça le couvercle oxydé et le souleva. En fait de trésor, il n’y avait à l’intérieur que quelques babioles sans importance parmi lesquelles trois vieux clous, une broche, des cailloux blancs et un petit bracelet de pacotille. Ludovic posa la boite sur le sol et retourna dans le cellier. Quelques instants après, entendant du bruit, il s’aperçut que Betty s’était approchée et qu’elle fouillait dans la boite.

-         « Ne touche pas ça ! Tu vas te mettre de la crasse plein les doigts. Et je t’avais dit de ne pas marcher ici. Regarde, tes chaussures sont toutes tachées de suie. »

      Ludovic continua de fouiner durant plusieurs minutes au milieu des objets hétéroclites. Il ressortit bientôt avec, à la main, un vieil instrument de pesage en piteux état. Il réalisa alors que Betty n’était plus là. Il jeta un coup d’œil dans la boite. Le bracelet avait disparu !

-         « Et voleuse avec ça… »

    Ludovic se précipita à l’extérieur de la maison. Personne en vue.

 

* * * * * * * * * *

 

    Quelques jours plus tard, Ludovic entra dans le hall de l’hôtel.

-         « Monsieur Dubraud, un courrier pour vous. », lui lança le patron.

 

     Dans sa chambre, Ludovic décacheta l’enveloppe envoyée par Michel Parguer. Il en sortit une feuille pliée en quatre et une lettre dont il commença la lecture.

 

     « Cher Marcel,

     Après de rapides investigations, je pense avoir trouvé la raison pour laquelle les gens du coin ne sont pas très causants au sujet de ton mas.

     L’histoire se passe en mille neuf cent quarante cinq, au sortir de la guerre, en pleine période de chasse aux traîtres qui sévit alors sur l’ensemble de la France. Ce jour-là, les villageois en armes, résistants sur le tard, se présentent au Mas du Micocoulier. Il est question de donner une leçon aux Chautard, cette famille installée dans le secteur depuis quelques années et que l’on soupçonne de divers méfaits commis sous l’occupation. Le père, pour de prétendues actions au sein de la Milice, et la mère pour délation. Les hommes, à la fois ivres de haine et d’alcool, investissent les bâtiments. Ils mettent tout sans dessus-dessous et finissent par découvrir le père Chautard caché dans le cellier. Celui-ci tente avec toute sa volonté de faire face à la meute déchaînée de ses accusateurs. Sans succès. Le meneur de la troupe, un adjoint au Maire, le repousse violemment à l’intérieur du cellier et referme la porte à clef. L’un des hommes revient à ce moment avec un bidon d’essence trouvé dans la grange. Porté par les cris de bêtes de ses acolytes, il en répand tout le contenu sous la porte du cellier et y jette une allumette enflammée. Une boule de feu semble exploser dans la petite pièce remplie de paille et de bois. Tous, alors, assistent sans bouger  à la terrible agonie de leurs victimes. « Leurs » victimes, oui. Car au bout de quelques secondes, des hurlements déchirants, insupportables, résonnent à l’intérieur du cellier où, terrés silencieusement derrière des caisses, la mère Chautard et ses deux enfants pensaient avoir trouvé là l’abri le plus sûr. Tout va très vite. De façon irréversible. Les bourreaux, soudain horrifiés par leur propre folie, restent tétanisés d’effroi. Personne ne peut de toutes façons plus rien faire pour mettre un terme à ce cauchemar.

      Le lendemain, les quatre cadavres furent rapidement placés dans un caveau isolé du cimetière du village. Au cas où de la famille se serait manifestée plus tard, il avait été convenu entre les assassins, dont la plupart honorablement connus, d’évoquer une disparition accidentelle. Et comme pour exorciser le mal, certains décidèrent de murer la porte du cellier. Quand il s’avéra par la suite que les Chautard n’étaient que des gens sans histoires qui n’avaient rien à se reprocher, une plaie sourde, encore béante aujourd’hui, s’ouvrit dans le cœur du village. Le dernier propriétaire, mort il y a trois mois, avait récupéré le mas quelques années après les faits, pour une bouchée de pain. Hanté par le drame qui s’y était déroulé, et auquel il avait peut-être participé, il ne s’était jamais résigné à le louer ou le vendre. Je tiens tous ces détails d’une personne dont le père, acteur du crime à l’époque, a souhaité vider son cœur, l’an dernier, juste avant de mourir. Les relents malsains de cette histoire ont fini par intégrer la mémoire collective du village. Ce qui expliquerait les réactions de mutisme ou d’agacement que l’on rencontre encore aujourd’hui.  

      Voilà, je t’ai tout dit. Si tu ne vas sûrement pas sauter de joie au plafond en lisant ces mots, tu sais à présent de quoi il en retourne.

                                                                               Amitiés. Michel.

P.S : ci-joint, tu trouveras la copie d’une photo de la famille Chautard prise quelques semaines avant les événements. J’ai pu me procurer ce cliché chez un ancien photographe de la ville qui a bien voulu m’ouvrir ses archives.»

 

     Ludovic déplia le document en question.

 

* * * * * * * * * *

 

-         « Rien de suspect à première vue. Sachant qu’il avait déjà eu quelques pépins cardiaques ces dernières années. Son médecin traitant vient de me le confirmer à l’instant.

-         « Parfait. Je vous remercie. »

 

     Le chef de brigade examina les documents retrouvés près du corps sans vie du dénommé Ludovic Dubraud, dans la chambre 58 de l’Hôtel des Genêts. D’abord la lettre d’un certain Michel Parguer, journaliste, relatant le terrible drame du Mas du Micocoulier. Puis, la copie d’une photo des quatre martyres. Sur le cliché, les visages un peu graves du père Chautard et de sa femme, et ceux, rayonnants, de leurs deux enfants. Le fils, Maxime, âgé de douze ans, et sa sœur, une jolie petite fille aux cheveux blonds, âgée de dix ans… Betty.

 

FIN  

Tous droits de reproduction, représentation et diffusion réservés.

A. GIBAUD – SCAM n° 27732