Y’AVAIT UN MACCHABEE…

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    PERSONNAGES       -   LE MEDECIN LEGISTE

                                     -   L’INSPECTEUR

                                  -   LE CADAVRE, puis FRANCOIS, L’ASSISTANT

   DUREE    :    7 mn 30    

 

   ACCESSOIRES

-  Un brancard à roulettes, style hôpital (une table roulante recouverte d’un drap blanc fera l’affaire)

-  Un drap blanc pour recouvrir le cadavre sur le brancard

-  Quelques bouteilles de boissons alcoolisées, à moitié vides

-  Un interphone fixé au mur

-  Quelques ustensiles pour le médecin légiste : bistouri, paire de gants chirurgicaux tachés de sang, etc…

-  Deux blouses blanches : une pour le médecin légiste (pas très nette) et une pour l’assistant

     ECLAIRAGE : Plutôt glauque. Par exemple, une source lumineuse blafarde placée en douche au-dessus du brancard  

Tous droits réservés / A. Gibaud – SACD n° 31435 43

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          (On entend une voix-off qui chante à tue-tête la célèbre chanson « y’avait un macchabée, macchabée, macchabée, macchabée, tsoin, tsoin ». La voix se rapproche. Apparaît alors le MEDECIN LEGISTE. On se rend tout de suite compte qu’il a dû forcer sur la bouteille. Il pousse devant lui un brancard à roulettes sur lequel est placé un (soi-disant) cadavre recouvert d’un drap. Le MEDECIN LEGISTE, tout en continuant de chanter, place le brancard au centre de la scène, de profil par rapport au public. Quelques secondes après, un deuxième personnage fait son apparition. En l’apercevant, le MEDECIN LEGISTE s’arrête brusquement de chanter)

LEGISTE : Oui ?

INSPECTEUR : Inspecteur Brouchard. Je suis de la maison.

LEGISTE : Enchanté.

INSPECTEUR : Fait pas chaud chez vous…

LEGISTE : Mes invités apprécient la fraîcheur ambiante…

INSPECTEUR : Ca fait froid dans le dos… Enfin, bref : Gianni Percolatore, ça vous dit quelque chose ?

          (Le MEDECIN LEGISTE, tout en discutant avec l’INSPECTEUR, va jeter un œil à l’écart sur les tiroirs réfrigérés (virtuels sur scène) où sont placés les corps)

LEGISTE : Le grand couturier ? On nous l’a amené ce matin.

INSPECTEUR : Et alors ?

LEGISTE : Rien de grave, enfin, si j’ose dire…On l’a pas gardé longtemps.

INSPECTEUR : Quelles ont été vos conclusions ?

         (Soudain, le MEDECIN LEGISTE se précipite vers l’interphone et appuie nerveusement sur le bouton d’appel)

LEGISTE (dans l’interphone) : Georges ? Oui, il faudrait quand même voir pour le 8. Ca fait trois mois qu’il est là. Si ça continue, il ne nous restera plus qu’à envoyer la momie au musée du Caire ! Tu t’en occupes ? O.K.

          (Il raccroche et revient vers l’INSPECTEUR)

LEGISTE : Heu… Oui, le couturier… Eh bien, la cause de sa mort ne fait aucun doute : le poison.

INSPECTEUR : Comment ?!

LEGISTE : Oui. Du curare, ça ne pardonne pas.

          (Tout en disant cela, le MEDECIN LEGISTE, qui dans son état ne semble pas trop savoir comment il va s’y prendre, fait faire un demi-tour au brancard et en présente l’autre profil au public. Celui-ci découvre alors, posées sur le brancard, contre le cadavre, plusieurs bouteilles de boissons alcoolisées !)

INSPECTEUR : Heu… Attendez, il y a quelque chose que j’ai du mal à saisir : Percolatore a été retrouvé baignant dans son sang, atteint par une balle de gros calibre et…

LEGISTE : Exact. Mais ce n’est pas cela qui a causé sa mort. J’ai décelé sur le cadavre une trace de piqûre suspecte au bout de l’index de la main gauche. Là, était la clé du meurtre.

INSPECTEUR : Vous êtes sûr que… ?

LEGISTE : A quel endroit avez-vous découvert le corps du couturier ?

INSPECTEUR : Dans son atelier d’assemblage, près d’une table de travail sur laquelle il retouchait un modèle de sa collection avant l’arrivée de ses employées.

LEGISTE : Alors, c’est simple comme bonjour : Percolatore était en train de coudre quand le meurtrier s’est présenté et lui a tiré dessus. La balle n’ayant pas atteint d’organes vitaux, elle n’a pas entraîné la mort. Par contre, sous le choc, Percolatore a sursauté et s’est planté dans le doigt l’aiguille enduite de curare avec laquelle il cousait. Vous me suivez ?

INSPECTEUR (un peu perdu) : Je vous suis…

LEGISTE : Ce qui signifie -là, je soulève le doute- que dans cette histoire il n’y a peut-être pas un seul assassin mais deux. Celui au revolver et celui au curare. Vous me suivez ?

INSPECTEUR : Heu…

LEGISTE : Et si on veut aller plus loin, vu qu’il est peu probable qu’un grand couturier effectue lui-même les petits travaux de retouche, cela laisse supposer que l’assassin au curare visait, non pas Percolatore, mais l’ouvrière qui devait s’installer juste après devant cette table de travail. Mari trompé ? Amant éconduit ? Bref, cela signifie que vous vous trouvez peut-être en présence d’une seconde affaire. Quant au deuxième assassin, celui au revolver, vu que son geste n’a pas directement entraîné la mort de Percolatore, il n’y a plus homicide mais seulement tentative d’homicide, ce qui change pas mal de choses. Vous me suivez ?

INSPECTEUR (dépassé) : Pas vraiment, non…

LEGISTE : A vrai dire, moi non plus. Mais bon, ce n’est pas à moi de faire votre boulot. L’inspecteur, c’est vous, pas vrai ?

INSPECTEUR : Heu… Oui.

LEGISTE : Bon, c’est pas tout, mais j’ai du pain sur la planche, si je puis m’exprimer ainsi…

          (Tout en disant cela, il sort de sa poche une paire de gants chirurgicaux hors d’usage qu’il commence à enfiler)

LEGISTE : Je suis pas aux pièces, mais quand même…

          (Il finit d’enfiler ses gants et se dégourdit les doigts)

LEGISTE (à l’Inspecteur qui se tient immobile, l’air hébété) : Alors, ça s’éclaire un peu ?

         (Soudain, à ces mots, la lumière est coupée net. La scène est plongée dans le noir)

LEGISTE : Encore ?!

         (On devine que le MEDECIN LEGISTE se dirige à tâtons vers l’interphone)

LEGISTE (dans l’interphone) : Georges ! Le disjoncteur ! Quoi ? Bien sûr que c’est ton vieux bistouri électrique de merde !

         (Il raccroche)

LEGISTE : Brrr… J’ai horreur de l’obscurité. Ca me fait tout de suite penser à la mort.

          (La lumière revient)

INSPECTEUR : Bon, eh bien je vais y aller.

LEGISTE : Restez, si vous voulez. Ca risque pas de déranger grand monde…

INSPECTEUR : Merci pour…

          (Le MEDECIN LEGISTE vient de sortir un bistouri de sa poche et il en essuie négligemment la lame sur la manche de sa blouse)

INSPECTEUR : Vous ne stérilisez pas vos instruments ?!

LEGISTE : Pourquoi faire ? Vous craignez que je refile la grippe espagnole à un cadavre ?

INSPECTEUR : Non, je…

          (Le MEDECIN LEGISTE se livre avec son bistouri à quelques mouvements rapides, style « nunchaku »)

INSPECTEUR : Belle aisance technique…

LEGISTE : Normal, il faut quand même maîtriser un minimum (il tient à peine debout). Au niveau de responsabilité qui est le mien, je ne peux pas me permettre de faire n’importe quoi. Allez, hop, c’est parti ! Tranchons dans le vif du sujet. Un sujet qui n’est d’ailleurs plus très vif…

          (Le MEDECIN LEGISTE se rend alors compte que l’INSPECTEUR, figé, fait une drôle de tête)

LEGISTE : Vous avez la trouille ?

INSPECTEUR (nauséeux sans vouloir l’avouer) : Pas du tout.

LEGISTE : Ah bon. Parce que je suppose qu’en mission vous devez en voir tous les jours des vertes et des bavures, pas vrai ?

INSPECTEUR : En effet. Mais, curieusement, je m’aperçois que ça m’impressionne plus ici que dans le cadre d’une affaire. C’est peut-être cette ambiance glaciale…

LEGISTE : Bah, tout est question d’habitude. La première fois, je vous avoue que j’ai fini la séance dans les toilettes. Ensuite, la routine. Et à présent, il en faudrait vraiment beaucoup pour me faire perdre mon sang-froid.

          (A peine le MEDECIN LEGISTE a-t-il terminé sa phrase, que soudain le « cadavre » rabat d’un coup sec le drap qui le recouvrait et se redresse sur les coudes, regardant autour de lui avec un air ahuri. Instantanément, le MEDECIN LEGISTE et l’inspecteur ont un terrible sursaut de peur et poussent un cri de terreur. L’inspecteur, au bord du malaise, chavire et s’écroule au pied brancard. Le MEDECIN LEGISTE, la main portée à son cœur, essaie de reprendre sa respiration)

LEGISTE : François ?! Corniaud !! Qu’est-ce que tu fous là ?!

FRANCOIS (de toute évidence, il a lui aussi forcé sur la bouteille) : Ch’ais pas…

LEGISTE : Espèce de croque-mort ! Encore un peu et je passais le bistouri à gauche ! Qu’est-ce que tu fiches sur ce brancard ?

FRANCOIS (ahuri, essaie de se souvenir) : Heu… J’étais au bloc, et… J’étais fatigué, alors je me suis allongé. Et comme il faisait froid, eh bien je me suis couvert… Et puis… Je sais pas pourquoi je suis ici…

LEGISTE (colère accentuée par l’alcool) : Parce que je t’y ai amené, triple andouille ! J’ai amené le brancard 18 parce que je devais intervenir sur le patient du brancard 18 ! Alors, maintenant, j’aimerais bien savoir où il se trouve, le patient du brancard 18 !

FRANCOIS : Le notaire ? Heu… Si je me souviens bien, je crois qu’il était sur le brancard 15, où je l’avais mis en attendant de préparer le brancard 18…

LEGISTE : Hein ?! Et puis ?

FRANCOIS : Et puis… Heu… Je me suis endormi sur le brancard 18…

LEGISTE (affolé): Le brancard 15 ! Le brancard 15 !

          (Le MEDECIN LEGISTE court vers l’interphone et appelle)

LEGISTE : Georges ? Est-ce que tu peux me dire si le brancard 15 est chez toi ? (un temps) Quoi ?! T’es sûr ?!

          (Le MEDECIN LEGISTE raccroche et revient, l’air paniqué)

LEGISTE (fou) : Le notaire !! Il est parti pour le crématorium il y a une demi-heure ! (il s’en prend à FRANCOIS et le menace avec son bistouri) Et tu sais quoi, abruti ? Son autopsie devait permettre de résoudre l’affaire criminelle de l’année ! Tu comprends ça, oui ? Ou tu veux que je te transforme en grenouille de cours de sciences naturelles ?

          (L’INSPECTEUR, peu à peu remis de ses émotions, s’est relevé et il parvient à maîtriser le MEDECIN LEGISTE devenu soudain fou furieux)

INSPECTEUR : Allons, arrêtez ! Calmez-vous, voyons. (à François) Inspecteur Brouchard. Vous travaillez ici ?

FRANCOIS : Oui. Je suis l’assistant du Docteur Paret et de monsieur (il désigne le Médecin légiste)

LEGISTE : Cet idiot va nous faire mettre dehors. Si je vous dis qu’il y a même un ministre mis en cause dans l’affaire du notaire !

FRANCOIS : Justement, à ce propos, je vous signale que le ministre en personne est arrivé ici il y a un peu plus d’une heure.

LEGISTE : Quoi ?! Il veut sûrement nous faire chanter ! Où est-il ? A l’accueil ? Dans le bureau du directeur ?

FRANCOIS : A la morgue. Il s’est suicidé dès qu’il a appris  sa mise en examen.

LEGISTE : Non ?!

INSPECTEUR (qui essaie de calmer le jeu) : Allez, stop ! L’incident est clos. (au médecin légiste) Pour ma part, je crois posséder les éléments que j’étais venu chercher, bien que tout ceci soit un petit peu confus. Je vais donc…

LEGISTE (touché dans sa fierté) : Attendez un peu : je vous ai dit ce que je savais en mon âme et conscience. Mon rapport sur les causes de la mort du couturier est l’exemple même d’une compétence professionnelle irréprochable. Il ne peut y avoir la moindre confusion possible à ce sujet.

FRANCOIS (à l’inspecteur) : Le couturier ? Vous êtes ici pour lui ? Je me disais bien aussi, qu’il y avait quelque chose de louche. C’est pas courant de voir quelqu’un s’acharner avec une arme à feu sur un type qui vient de mourir d’un infarctus…

LEGISTE et INSPECTEUR (ensemble) : Quoi ?!

FRANCOIS : Pardon ?

INSPECTEUR : Là, à l’instant, qu’est-ce que vous venez de dire ?!

FRANCOIS : Je…

INSPECTEUR : Vous avez bien dit « infarctus » ? Vous voulez parler de qui, au juste ?

FRANCOIS : Du couturier de ce matin. Perco-machin…

INSPECTEUR : Percolatore ?! Gianni Percolatore ?!

FRANCOIS : C’est ça.

INSPECTEUR : Mais il n’est pas mort d’un infarctus !

FRANCOIS : Si. Pourquoi ?

LEGISTE : Ne l’écoutez pas, il est complètement bourré ! (autant que lui)

INSPECTEUR (ton menaçant, à François) : Méfiez-vous. Dites la vérité ou cela risque de vous coûter cher !

FRANCOIS : Mais c’est la vérité. J’ai assisté moi-même le docteur Paret, ce matin, lorsqu’il a effectué la contre-autopsie.

          (A partir de là, tous les trois « disjonctent ». Le ton monte de plus en plus et on va en arriver à une mêlée confuse où chacun essaie d’étrangler les deux autres)

LEGISTE (il agrippe François) : Fumier ! J’en étais sûr ! C’est une cabale de Paret contre moi ! Et tu es son complice !

FRANCOIS : Lâchez-moi, espèce de fou !

INSPECTEUR (il attrape François par le col) : La vérité ! Dites-moi la vérité !

FRANCOIS (à moitié étranglé) : Un infarctus ! On lui a tiré dessus après !

LEGISTE : Mensonge ! Et le curare, hein ? Vous l’avez pas remarquée, la trace de piqûre sur l’index gauche ?!

INSPECTEUR (il agrippe également le médecin légiste) : Vous vous êtes moqué de moi ! Je veux la vérité !

FRANCOIS : Son index gauche, vous en avez fait de la chair à saucisse ! On ne risquait pas de remarquer quoi que ce soit !

LEGISTE : Avoues-le, bon sang, que Paret n’a pas effectué la contre-autopsie dans les règles !

INSPECTEUR : Avouez, vous aussi, que vous êtes un ivrogne incapable !

FRANCOIS : C’est sûr et certain ! L’infarctus !

LEGISTE : C’est une cabale !

FRANCOIS : Chirurgien d’opérette !

LEGISTE : Salaud ! Apprenti-charcutier !

INSPECTEUR : Ca va vous coûter cher ! La vérité !

LEGISTE : Charognes ! Je vais vous exterminer au curare !

          (Une lutte surréaliste s’ensuit, le tout sous une volée d’injures. Les trois personnages, mutuellement agrippés avec hargne par les bras, le cou, les cheveux, finissent par s’étaler sur le brancard, l’INSPECTEUR se trouvant allongé sur le dos sous les deux autres, sur ce même brancard. Soudain, on remarque que l’INSPECTEUR vient brusquement de lâcher prise. Il gît, inerte, étendu sur le brancard. Le MEDECIN LEGISTE et FRANCOIS continuent de se battre quelques secondes, puis, étonnés par la soudaine passivité de l’INSPECTEUR, ils s’arrêtent. Ils se regardent, hébétés. Alors, lentement, le MEDECIN LEGISTE se penche et colle son oreille contre le cœur de l’INSPECTEUR. Le cœur a lâché ! Le MEDECIN LEGISTE se relève et regarde FRANCOIS en prenant l’air et l’attitude de celui qui a fait une gaffe monumentale. FRANCOIS comprend tout de suite et préfère s’éclipser à pas feutrés. Il quitte la scène. Le MEDECIN LEGISTE couvre négligemment l’INSPECTEUR avec le drap blanc et il se dirige vers l’interphone)

LEGISTE (dans l’interphone, en essayant de prendre une voix calme et assurée)) : Georges ? Et une navette pour le bloc, une !

          (NOIR SEC)

FIN

Texte créé le 23 novembre 1996

à Saint-Christol (Hérault - France)

par "Les Cigales du Grésas"

 

 

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