LES DESHERITES (PART THIRTEEN)

 

    

 

 

DIMANCHE DE MARS

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1 homme

 

Durée : 5 mn

 

"C'était un dimanche de mars. Sûr et certain. Même si ça fait plus de… Plus de dix ans, je crois… Douze ? Ce n'était pas un samedi. Non, il n'y avait pas le marché. Et je crois que tous les samedis, il y avait un marché, sur la placette, juste sous les fenêtres. Je me revois en train de regarder vers l'avenue, et il n'y a pas de marché. Donc, pas un samedi. Un autre jour ? Je me revois donc en train de regarder vers l'avenue, et elle est quasi-déserte. Je sais qu'en semaine elle est empruntée par des centaines de véhicules, cette avenue. Non, c'était un dimanche. En fin de matinée. Avec un très beau temps pour un mois de mars. Le soleil frappe fort sur les vitres et, à travers les interstices du store, la lumière se répand dans la pièce. Une ambiance un peu étrange. Tout est blanc. Oui, un temps superbe… Et puis, tiens, Berthier est là. Et ce qui joue en faveur du dimanche, c'est justement qu'il a précisé en arrivant qu'il devait aller faire du voilier, mais qu'il avait finalement préféré nous rejoindre… Plutôt que d'aller faire du voilier.  Et quel jour Berthier avait-il l'habitude d'aller faire des sorties sur son voilier ?   Le dimanche.   Facile de s'en souvenir, il en parlait toute la semaine : "dimanche : voilier !" Je me demande d'ailleurs ce qu'il est devenu, Berthier… Pas revu depuis… Et ce n'est pas tout : à midi – je revois encore l'assiette – il y avait quoi à manger ? Jambon-coquillettes. Ton plat favori du…? Du dimanche. Du dimanche, parce que –tu me le disais toujours- ça te rappelait les dimanches de ton enfance. Et surtout parce que ça se prépare en trois minutes et que, je m'en souviens très bien, le dimanche tu préférais te détendre plutôt que de passer une heure dans ta cuisine. C'est ça : jambon-coquillettes. Comme hier midi, non ? Il n'y avait pas jambon-coquillettes, hier midi, justement ? Qu'est-ce qu'on a mangé, déjà, hier midi ? J'étais persuadé que c'était jambon-coquillettes…  Enfin bref, en tous cas, c'était bien en mars.  Pourquoi ? Parce qu'à un moment le téléphone fixe sonne dans la pièce et c'est moi qui prend l'appel. Je me revois encore, debout, le combiné contre l'oreille, en train de répondre. Et il y a ce calendrier, fixé au mur, juste en face de moi. Une œuvre de style… Comment ils appellent ça déjà ? Je sais que c'est réaliste-quelque chose... Peu importe. C'est un bouquet de roses de plusieurs couleurs. Il y a une abeille posée sur la rose rouge. Pourquoi je me souviens de cette abeille, et pourquoi précisément de ça… ? Bref, et donc, au bout du fil, c'est… Euh… Roland, voilà, Roland, ton frère, qui appelle pour dire qu'il va essayer de venir dès que possible. Il rentre juste de chez ses beaux-parents. Pour l'anniversaire de Véronique, ta belle-sœur.  Et ta belle-sœur, elle est du ? C'est bizarre, mais ça aussi c'est calé dans un coin de ma tête : elle est du 10 mars. Et voilà. Ah, autre indice, la télé. Je me souviens que la télé est allumée. Elle marche, mais sans le son. Et je me rappelle très bien qu'à l'écran il y a "TV Sports", le magazine des sports de ces années-là. C'est juste à l'heure du repas, puisque pendant le générique on t'amène ton jambon-coquillettes. C'est une émission que je ne ratais jamais, c'est pour ça que je peux t'assurer qu'elle était diffusée le…? Eh oui, le dimanche. Et je me souviens qu'à un moment ils ont passé un reportage sur… sur… Mince, comment il s'appelait l'avant-centre en vue de l'époque ? Un petit brun moustachu, je crois… Qui ressemblait un peu à ce joueur qui était -du moins je crois qu'il y était- dans l'équipe nationale l'an dernier.  Heu…  Jean-…  Jean-Pierre ?  Jean-… ? (Quelques secondes. Bloqué. Impossible de se souvenir). En parlant de foot, ça fait quelques temps que je suis pas allé voir un match. La dernière fois, ça remonte à … Quatre ans ? Cinq ? Trois, peut-être ? J'y étais allé avec Roland. Un match de première division, mais je ne sais plus contre qui. Et là, surprise, je me souviens qu'on s'était retrouvés assis dans la tribune juste à côté de Berthier. C'est quand même fou des coïncidences pareilles. Je me demande d'ailleurs ce qu'il est devenu, Berthier… Pas revu depuis… Berthier… "Dimanche : voilier !". Il est peut-être parti sur son voilier ? Je me souviens qu'après le match on s'était fait un petit resto. Plat principal –va savoir pourquoi ça aussi ça me reste bien calé dans un coin du cerveau-  plat principal, donc : escalope de veau panée-haricots verts… Tiens ! Escalope de veau panée-haricots verts. Il me semble que  c'est justement  ce  qu'on a mangé hier midi.  On a pas eu escalope de veau,  hier midi …?

(Il tourne la tête. On devine que quelqu’un s’approche de lui. Agressif). Qu’est-ce qu’il y a  ?!  Qu’est-ce que vous voulez encore ?! Je ne veux pas qu'on me dérange ! Quoi ?! Qu'est-ce que vous marmonnez, tous les deux ?! Faites attention à ce que vous dites ! Et vos médocs, j'en veux pas !  Si j'étais malade, je serais le premier à le savoir, espèce d'idiots ! Foutez-moi la paix ! Barrez-vous ! (On comprend que les deux personnes quittent la pièce. Il les regarde sortir). C'est vrai, quoi. Si j'étais malade, je serais le premier à le savoir. (Il crie, menaçant) Vous allez voir, vous aurez de mes nouvelles dès que je serai rentré chez moi à…, à…, dans ma maison à…

(Quelques secondes. Il se calme, un peu désespéré de voir que ses souvenirs disparaissent. Puis, regard au loin)

 

C'était un dimanche de mars.

Je ne me rappelle plus de la date.

Mais je me souviens :

(Se concentre, ferme les yeux, et décrit lentement, en s'appliquant, ces moments forts qu'il est parvenu à conserver intacts dans sa mémoire)

Le soleil qui frappe fort contre les vitres de ta chambre d'hôpital.

Cette lumière, un peu étrange, dans toute la pièce.

Ton chirurgien, le Professeur Berthier, qui ce jour-là a annulé sa balade en voilier pour être à nos côtés.

Le jambon-coquillette auquel tu n'as pas touché.

Je te l'ai fait servir pour essayer de réveiller en toi le souvenir des dimanches.

Ton frère…Ton frère Roland, qui pleure au bout du fil.

Qui me dit qu'il ne parviendra jamais à nous rejoindre à temps.

Et cette petite lumière.

Une petite lumière plus blanche encore que la lumière du jour.

Je semble être le seul à la voir.

Je la vois qui quitte ton corps.

Elle flotte un instant au milieu de la pièce.

Puis s'échappe à travers les interstices du store.

 

(Ouvre les yeux)

C'était un dimanche de mars.

Et ça, quoi qu'il arrive, je sais que je ne l'oublierai jamais.

 

 

Alain GIBAUD

décembre 2011

 

 

 

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