LES
DESHERITES (PART FIVE)
CONTRETEMPS
______________________
Au milieu de la scène, fixé sur une structure, un rideau à deux pans
d’une hauteur d’environ 2,50m. Ce rideau, placé face au public, est fermé.
Sur le côté du rideau, une étiquette est suspendue à une chaînette. Le
rideau ne doit être ni blanc, ni d’une couleur et une texture pouvant laisser
deviner le contexte de la fin de l’histoire. Un projecteur de face éclaire
faiblement le rideau dans sa quasi-totalité.
Bien respecter les "un temps" afin de créer une atmosphère
d'attente pesante.
*
* * * * * * * * * *
(Silence. On entend alors la voix off de BERNARD)
Hé ho ?
Hé ho ?! Y’a quelqu’un ?! (un temps) La totale… C’est la
totale… J’ai déjà été dans la merde, mais là, c’est le bouquet… (un
temps) Bon sang ! Michel. Je devais passer lui ramener sa remorque avant ce
soir. J’espère qu’il va pouvoir la récupérer assez vite… (un temps) Et
qu’est-ce que j’avais encore ? Demain, il faut que je rappelle
Christian et Nadia... Je dois aussi faire le point avec Jean-François sur notre
projet de club de vélo… Là, du coup, le vélo ça me paraît mal barré pour
cette semaine… (un temps) J’espère que je vais pouvoir trouver un moyen de
les prévenir… Sinon, ils vont encore penser que je leur ai fait faux bond…
Déjà que je suis le genre à être toujours à la bourre… « Bernard,
niveau ponctualité, c’est pas le top ». Qu’est-ce que vous voulez, on se
refait pas… (un temps) Le gros problème, là, c’est que je vois vraiment
pas comment je vais pouvoir faire bouger les choses... (un temps) Pas de réponse…
Aucun signe… Si rien ne se passe d’ici une à deux heures, ça va commencer
à sentir le roussi. (un temps) Oh non ! J’ai oublié Sylvia. Je lui
avais promis de passer ce soir chez elle, pour lui expliquer comment scanner
avec son ordinateur. Ca fait au moins trois fois qu’elle me relance... Elle va
m’en vouloir à mort… (un temps) Bon, ça va durer encore longtemps ?
(un temps) Le plus pénible, c’est d'être là sans savoir quoi faire. Est-ce
que je continue d’attendre que quelqu’un veuille bien se manifester ?
Est-ce que je dois prendre des initiatives ? Et quelles initiatives ?
Parce qu’encore faudrait-il que j'en
aie les moyens... (un temps) Surtout ne pas se prendre la tête… Fermer les
yeux… Respirer lentement… Essayer de se détendre… (un temps) Marcelier…
Tu t’appelles Bernard Marcelier... Tu as 46 ans… Le cerveau fonctionne,
c’est déjà ça… (un temps) L’ennui, c’est cette pénombre… Pas idéal
pour se faire une idée exacte de la situation… (un temps) Bernard, je crois
que t’es dans la panade... En plus, ça pouvait pas mieux tomber... Avec la
semaine de folie qui m’attend, j’avais vraiment pas besoin d’une tuile
pareille... (un temps) Il ne me reste plus qu’à espérer que ça se débloque
assez vite... (un temps) Panique pas… Dis-toi que ce n’est qu’un
contretemps… Un contretemps fâcheux et malvenu, certes, mais tant que le
seuil critique n'est pas atteint, inutile de s’alarmer pour rien… (quelques
secondes) Quand je pense que, une fois n'est pas coutume, j’avais justement décidé
d’emprunter le périph nord pour gagner du temps… Zéro sur toute la
ligne… (un temps) La priorité, pour l’instant, c’est d’arriver à
attirer l’attention... Pas la peine de gueuler, ça sert à rien... Il
faudrait que je parvienne à déclencher le klaxon… Ou les feux de détresse…
Pour qu’on puisse me repérer de loin… Parce que j’ai l’impression
qu’il n’y a pas foule dans le secteur… (un temps) Ca a d'ailleurs quelque
chose d'anormal, ce silence… Pas le moindre bruit de bagnoles… Il me semble
que même en contrebas de la route, je devrais percevoir l’écho du trafic…
Ne serait-ce que les vibrations des poids lourds… (un temps) Le klaxon… Le
klaxon… Sauf que j’ai pas de repères... Va donc savoir où il se trouve, le
klaxon… Et mon bras droit qui ne répond pas… Ni ma jambe droite… Mon
corps est comme engourdi… Ca commence à me faire flipper cette histoire… Tu
vois pas que je sois paralysé !! (un temps) Calme Bernard, panique pas…
Panique pas… (un temps) J’espère que j’ai pas trop pris mal, ce serait le
comble… (quelques secondes) Eh bien, on va attendre… Puisqu’il n’y a
rien d’autre à faire… Attendre que quelqu’un vienne me sortir de là…
(un temps) Patience, mon vieux, patience… Tu n'est plus à une demi-heure près…(un
temps)
(A cet instant, la lumière devient plus vive, et deux hommes en tenues
d’infirmiers font leur apparition)
Infirmier
A (il regarde l’étiquette) : 19.
Marcelier Bernard. C’est bien là.
Infirmier
B : C’est le type de cet après-midi ?
Sur le périph ?
Infirmier
A : Ouais.
(Les deux hommes ouvrent entièrement le rideau. Derrière, le cadavre de
Bernard, couvert d’un drap blanc, repose sur un brancard roulant)
Infirmier
B : Il va où ?
Infirmier
A : Salon du crématorium communal.
Infirmier
B : OK. Je te file un coup de main. On
va le faire sortir par derrière.
(Les deux hommes disparaissent en direction du lointain en poussant le brancard.
Noir rapide)
FIN
A.
GIBAUD
(Novembre 2004)
Téléchargez gratuitement "Contretemps" en intégralité :
http://www.leproscenium.com/Detail.php?IdPiece=807
ATTENTION !!
Avant toute mise en répétition de ce texte, une demande d'autorisation doit être effectuée auprès de la S.A.C.D., seule habilitée à accorder les droits d'exploitation et de représentation.