LES DESHERITES (PART ELEVEN)

 

CHATOUILLES

__________

2012-2013 - Iasi (ROUMANIE) - Troupe "Farouches" :

Festival International de Théâtre ”Zilele Teatrului Ludic” : diplôme d'excellence

Festival du théâtre “Hai la teatru”, théâtre Luceafărul : Prix d'interprétation pour Ana-Maria Popa 

2 femmes

Une MERE et sa FILLE

La FILLE est assise sur une chaise, face au public.

La MERE se tient derrière elle, debout.

Durée :  7mn30  

 

Théâtre de l'Etincelle - Maubeuge - 2012

__________  

MERE : Tu veux que je te fasse des chatouilles dans le cou, comme quand tu étais petite ?

FILLE (voix d'un tout petit enfant) : Oui ! Des chatouilles dans le cou ! Je les aimais tellement, tes chatouilles dans le cou.

MERE (commence à faire des chatouilles dans le cou de sa fille) :  Comme ça ?

FILLE (se tortille) : Hi, hi ! Oui. Comme ça. Ca me rappelle quand j'étais petite.

MERE : Tu étais très mignonne quand tu étais petite. Je te revoie encore, l'été, dans ta robe rose et blanche. Tu courrais vers moi  et  tu me  demandais  "Des chatouilles dans le cou, Maman ! Des chatouilles !". Et moi, je te chatouillais. C'était bon de chatouiller ton petit cou si fin et si doux. Et ça m'amusait de te voir te tortiller et de t'entendre rire.

FILLE : Oui. Je me rappelle que je me tortillais parce que ça me chatouillait trop. Et je riais. Je n'en pouvais plus de rire aux éclats.

MERE : Et à l'école, ça a continué. A peine rentrée à la maison, juste le temps d'avaler ton goûter et tu t'installais sur le canapé, devant la télé. Et tu me demandais : "Des chatouilles, Maman, des chatouilles !"

     (MERE fait des chatouilles de façon un peu plus appuyée)

FILLE (voix enfantine) : Oui, je te demandais… Aïe ! Ca me serre, Maman. Ca me serre trop.

MERE : Tu en es sûre ?

FILLE : Oui ! Ca me serre trop le cou !

MERE : Tu te souviens de ce petit chemisier ? Tu te plaignais que le col te serrait trop le cou. Pourtant, c'était la bonne taille, et il t'allait très bien, ce petit chemisier. A cette époque, ils faisaient toujours les cols trop étroits…

FILLE : Mon col me serrait du matin au soir. A la cantine, j'avais le cou tellement serré que j'avais peur de ne pas arriver à déglutir.

MERE : Ma pauvre chérie… Mais j'étais bien obligée de fermer le tout dernier bouton, sinon ta tenue n'aurait pas été correcte pour une petite fille comme toi.

FILLE : Et je n'osais pas me déboutonner de la journée. Parce que tu m'avais dit que ça ne se faisait pas d'avoir le haut de son chemisier ouvert. (un temps) Je le détestais, ce chemisier. Pourquoi tu m'as forcée à le porter pendant des mois ?

MERE : Parce qu'il était joli et qu'il t'allait bien. Tu n'aurais pas voulu non plus qu'on le mette à la poubelle, un chemisier tout neuf, simplement parce qu'il te serrait un peu le cou ? (un temps) Et puis les années ont passé. Trop vite.                                                                                            

FILLE (voix de jeune fille) : Attention, Maman, tes ongles…

MERE : Tu étais devenue jeune fille…

     (FILLE grimace. MERE chatouille en insistant avec l'extrémité de ses doigts)

FILLE : Aïe ! Tes ongles, Maman, tu me griffes…

MERE : La belle jeune fille que je rêvais d'avoir depuis toujours…

FILLE (grimace et se tord de douleur) : Aïe ! Tu me griffes, Maman !

MERE : A présent, les vêtements que tu voulais mettre, c'est toi qui les choisissais. Moi, je ne faisais que te conseiller. Mais tu aimais toujours mes petites chatouilles dans le cou…

FILLE : Ca saigne ! ! Je saigne ! !

MERE : Un jour, tu es venue vers moi.

FILLE (s'agite) : Tu m'as griffée ! (apeurée) Je saigne ! Du sang ! Il y a du sang partout ! !

MERE : C'était le jour de tes premières règles. Tu étais comme un petit animal apeuré. Tu m'as dit : "Maman ! Du sang ! Il y a du sang partout !". Je t'ai dit de te calmer, de ne pas t'inquiéter. Tout doucement, j'ai alors commencé à te faire mes petites chatouilles dans le cou. Et j'ai senti que, petit à petit, tu te détendais, que tu te laissais aller… Au bout d'un moment, tu as fini par être totalement apaisée.

     (FILLE s'apaise, se détend. Un temps. MERE continue ses chatouilles)

FILLE (soudain, voix haineuse d'adolescente rebelle) : Qu'est-ce que ça peut te foutre ? !

MERE : Il n'était pas question que je te laisse sortir comme ça. 

FILLE : Lâche ça ! Enlève tes mains !

MERE : Ma fille, avec un collier de chien clouté… Et puis quoi, encore ?

FILLE : Tu fais chier ! C'est mon problème si j'ai envie de porter un collier de chien ! Enlève tes mains de mon cou !

MERE : Détache-moi ça. Je te dis que tu ne sortiras pas avec ce truc serré autour de ton cou.

FILLE : Tu m'emmerdes, vieille conne ! Enlève tes mains de mon cou, bordel !

     (MERE cesse ses chatouilles et retire ses mains du cou de FILLE)

MERE (reprenant ses chatouilles, tout doucement) : Tu étais calme. Si calme. Trop calme. Tu passais presque toutes tes journées à la maison. Tu demeurais de longues heures sur le canapé, face à la télé. Comme quand tu étais petite, mais tu ne prenais plus ton goûter. Alors, je me mettais debout, derrière le canapé et j'essayais de te régaler de mes petites chatouilles dans le cou. Par ce biais-là, je pensais pouvoir te transmettre l'énergie dont tu avais besoin. Mais au fil des jours, tu semblais de moins en moins réagir… 

FILLE (voix de jeune femme) : Je ne sens pas tes chatouilles, Maman. Je ne les sens plus. Je ne ressens plus rien. Je n'ai plus envie de rien…

MERE : Je ne m'attendais pas à ce que tu me quittes. Je n'avais peut-être pas réellement pris conscience que tu étais une belle jeune femme qui devait vivre sa vie.

FILLE : Tes doigts tremblent, Maman…

MERE : Et puis un jour, tu m'as amené ce beau garçon. J'ai compris que tu allais partir avec lui. Loin.

FILLE : Tes doigts tremblent, Maman. Ils sont tout raides.

MERE : Loin de mes petites chatouilles…

     (Les chatouilles de MERE deviennent petit à petit étranglement)

FILLE : Tes doigts, Maman ! Ils sont crispés sur mon cou !

MERE : Je me suis rendue compte que je ne voulais pas te laisser partir. Que je ne pouvais pas te laisser partir.

FILLE : Maman ! Tes doigts serrent mon cou ! Tu me fais mal !

MERE : Pour moi, c'était pire que tout. J'étais perdue, désespérée…

FILLE (commence à se débattre) :  Maman ! ! Tu m'étrangles ! Tu me fais mal !

MERE (tient fermement le cou) : Tu étais assisse sur le canapé. Je me suis approchée et je me suis penchée vers toi…

FILLE (se débat violemment) : Maman ! ! Je t'en supplie ! Lâche-moi ! Tu m'étrangles !

MERE (serre encore) : J'ai commencé à faire des petites chatouilles dans ton petit cou si fin…

FILLE : S'il te plait ! Ne fais pas ça ! Lâche-moi, je t'en prie !

MERE : Et je sentais tout ton corps se relâcher. Se détendre. S'abandonner sous mes chatouilles si douces.

FILLE : Non ! ! Maman ! Arrête-toi ! Je t'en supplie !

    (Brusquement, FILLE se dégage de l'étreinte de MERE, s'enfuit au lointain et disparaît)

MERE (qui n'a ni bougé, ni réagi, les mains en avant) : J'étais rassurée. J'avais compris que tout était comme avant, quand tu étais petite fille. Que tu aimais toujours autant mes chatouilles. Qu'il y aurait toujours les petites chatouilles de ta maman pour te garder auprès d'elle… (un temps. Ton un peu "illuminé") Ma fille ? Tu es là ? Viens, je vais te chatouiller le cou…

     (FILLE apparaît, froide et l’air triste, et vient se placer lentement derrière la mère, un peu en retrait. MERE ne se retourne pas et regarde toujours droit devant, vers le public)

MERE : Ma jolie petite fille… Tu es là ? Attends, je vais m’approcher un peu de toi…

FILLE : Je sens le silence du soir. Les murs froids et blancs. Les draps blancs. Je sens la lumière blanche qui m’enveloppe…

MERE : Tu es là ! Je te vois ! Je m’approche tout doucement de toi. Chuuuuutttt…

FILLE : Je te sens, Maman. Je sens que tu t’approches de moi.

MERE : Comme tu es jolie… Je me penche tout doucement vers toi…

FILLE : Je sens que tu te penches vers moi… Je sens ton ombre dans la lumière blanche…

MERE : Quelle jolie petite fille… Quel joli petit cou, si fin… Maman va lui faire des petites chatouilles…

FILLE : Tes doigts, Maman. Je les sens se placer autour de mon cou. Ils sont tout froids. Ca me fait froid. Je crie !

MERE : Chuuuutttt… Ne crie pas, mon tout petit bonheur. Je vais t’apaiser avec mes petites chatouilles…

FILLE : Mais qu’est-ce que tu fais, Maman ?! Tu serres ! Tu me serres le cou !

MERE : Voilà… Guili-guili… Calme-toi mon doux trésor…

FILLE : Tu m’étrangles ! Je veux crier mais mes cris sont étouffés ! Non, maman ! Qu’est-ce que tu fais ?! Ne fais pas ça !

MERE : Tu veux encore plus de chatouilles ? Tiens : guili-guili-guili…

FILLE : Maman ! Je t’en supplie ! Tu es ma maman ! Tu es ma maman !

     (Un temps)

MERE : Voilà… Te voilà calmée… Je te regarde… Comme tu es mignonne… Mes petites chatouilles t’ont endormie… Dors, mon petit ange…

     (MERE a l'air et le comportement d'une femme qui a sombré dans la folie. Elle fredonne tout bas une douce berceuse. Quelques secondes)

FILLE : Je n’étais âgée que de quelques jours. Ce matin-là, les gens de la maternité sont entrés dans ta chambre. Ils ont prononcé des mots terribles. Vu l’état de mon cerveau, il y avait plus de neuf chances sur dix que je reste sourde et aveugle. Je pourrai hurler, mais jamais parler. Je ne marcherai jamais. Jamais mes bras ne se tendraient vers toi.

MERE : Je te regarde, ma jolie petite fille tant désirée… Je t’ai tant désirée…

FILLE : Tu regardes le petit corps d’un monstre, Maman. Un monstre sorti de toi.

MERE : Ma petite fille si jolie… Mes petites chatouilles t’ont bien endormie… Chuuuttt… Fais dodo…

FILLE : Je n’ai jamais été une petite fille. Je n’ai jamais été une jeune fille. Je n’ai jamais porté de chemisier, ni rencontré de beau garçon…

MERE (inquiète) : Pourquoi tout ce bruit ?! Pourquoi tous ces cris ?! Mais qu’est-ce que vous faites ?! Lâchez-moi ! Non ! Vous allez réveiller ma petite fille ! Elle vient juste de s’endormir !

FILLE : Tu m’as tuée, maman. Tu n’as pas voulu que je vive, alors, je suis retournée au néant. C'est pour ça qu'ils t'ont enfermée.

MERE : Mais lâchez-moi ! ! Non ! Ne m'attachez pas ! ! Ne m'attachez pas sur le lit ! ! Bande de salauds !

FILLE : Je vais te laisser, Maman. Il ne faut plus que tu m'appelles, comme tu le fais, chaque heure, chaque minute. Ne m'appelle plus jamais. Je ne dois plus jamais revenir vivre dans ton esprit.

     (FILLE se retourne, s'éloigne lentement et disparaît)

MERE (meurtrie) : Pourquoi vous m’avez enfermée ? Pourquoi vous m’avez séparée de ma petite fille ? Vous ne voyez pas que je voulais juste l’endormir ? Je voulais juste lui faire des petites chatouilles…

FIN

 

  Alain GIBAUD

 

Juillet 2009

 

 

 

Texte officiellement créé le 15 décembre 2012

à Maubeuge (Nord) par le Théâtre de l'Etincelle

Joué auparavant, le 5 décembre 2012

à Iasi (Roumanie) par la troupe Farouches

 

 

Téléchargez gratuitement "Chatouilles" en intégralité :

http://www.leproscenium.com/Detail.php?IdPiece=10639

 

Tous droits réservés – SACD n° 218551

ATTENTION !!

            Avant toute mise en répétition de ce texte, une demande d'autorisation doit être effectuée  auprès de la S.A.C.D., seule habilitée à accorder les droits d'exploitation et de représentation.