LES DESHERITES (PART SIX)

 

 

 

 

C’ETAIT ICI

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1 comédien (+ de 35 ans) : L'HOMME

1 petit rôle à la fin du texte : L'AUTOMOBILISTE

Une bande son

 

Aucun décor, ni accessoire. Seule, l’avant-scène est éclairée.

 

Texte à dire assez lentement.

 

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     (Un homme arrive lentement du lointain et se place à l’avant-scène, dans la lumière. Il regarde à gauche, à droite. Fond sonore très léger, limite imperceptible, ambiance de rue)

 

L’HOMME (au bout de quelques secondes) : C’était ici… (un temps) Je me glissais dans l’enchevêtrement des branches et rampais au milieu des buissons. Tel le chasseur des premiers temps, je progressais en silence, sans quitter du regard ce gros rocher aux formes biscornues que mon imagination d’enfant avait transformé en terrible prédateur. Avec un sifflement sec, ma flèche allait frapper l’animal de pierre, sur lequel elle se brisait. Je bondissais en hurlant et, empoignant mon coutelas en bois d’olivier, je sautais sur le monstre et lui portais le coup de grâce. Je me dressais alors, rayonnant de la joie du jeune vainqueur…

 

         (Quelques secondes. Un long regard autour de lui)

 

L’HOMME (ton nostalgique) : C’était ici… Grand-père découpait le jambon avec son vieux couteau, pendant que Maman servait la salade dans les bols en plastique. Un peu plus loin, Papa s’occupait du feu. (il cherche du regard) Ce devait être par ici… Oui, voilà, près de la mare… (il regarde dans une autre direction) Là, il y avait Tonton Robert, en train de déboucher une bouteille de vin. A côté, discutant avec lui, Monsieur Traboud, le patron de Papa. (il se tourne) Dans ce coin, Grand-mère et Madame Traboud. Et là, au bord du ruisseau, Marlène, la fille Traboud, dans sa jolie robe du dimanche…

 

          (Quelques secondes)

 

L’HOMME (sur un ton de tendresse) : C’était ici… Avec Marlène Traboud. On est étendus sur le dos. Sans parler. Seuls. Sans copain un peu lourd, ou copine pot de colle. J’avance ma main et, de façon tendre et maladroite, je fais glisser entre mes doigts ses cheveux dorés mêlés aux brins d’herbe sèche. Elle ne bouge pas et reste silencieuse. Je suis troublé de voir que pour la première fois, elle ne s’enfuit pas avec ce rire malicieux qui agace tant les garçons dans la cour de récré. (trois secondes) Je tourne la tête. Je rencontre ses yeux, à la surface desquels se reflètent les nuages blancs qui courent dans le ciel de juillet. A vouloir sortir de ma poitrine, mon cœur me fait presque mal. Mon sang empourpre mes joues, puis reflue dans mon corps… C’était ici… Oui… C’était ici…

 

          (A cet instant, un très fort crissement de pneus se fait entendre, accompagné d'un long coup de klaxon. Par réflexe, L’HOMME contracte tous ses muscles, ferme les yeux, se préparant au choc. Bruit d’un moteur qui tourne au ralenti. L’AUTOMOBILISTE, furieux, apparaît)

 

L’AUTOMOBILISTE : Non, mais ça va pas ?! Qu’est-ce que vous foutez-là ?!

 

L’HOMME (l’air tétanisé, perdu) : Pardon ?

 

L’AUTOMOBILISTE : Qu’est-ce que vous foutez au milieu de la rue ?!

 

L’HOMME : Excusez-moi, je… 

 

L’AUTOMOBILISTE : Excusez-moi! Excusez-moi ! Si ça va pas, faut vous faire soigner ! Allez, dégagez !

 

          (L’AUTOMOBILISTE repart en grommelant)

 

L’AUTOMOBILISTE : J’vous jure… Y’a des tarés partout…

 

          (L’HOMME reste immobile, figé, sans réaliser. Bruit de portière claquée, puis de voiture qui repart en vrombissant. Trois secondes)

 

L’HOMME (figé, le regard perdu) : C’était ici…

 

         (Le fond sonore augmente de volume, avec bruit de voitures, voix…)

 

L’HOMME (voix presque couverte) : Oui… C’était ici…

 

          (Le fond sonore devient assourdissant : voitures, travaux, brouhaha… L’HOMME prononce encore deux ou trois fois « C’était ici ». On ne l’entend plus. Son regard est empli de détresse. Il donne l’impression d’un poisson asphyxié qui ouvre désespérément la bouche)

 

          (Bande sonore et lumière coupées net)

 

FIN

 

                                                               A.   GIBAUD

                                                                                                                                             Février 2005

 

 

Tous droits réservés – SACD N° 31435 43

 

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