L'ODYSSEE
D'AHMED
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Le texte "L'Odyssée d'Ahmed" a été publié
dans le recueil "Envies de Méditerranée".
(Editions "Les Cahiers de l'Egaré")
1
homme
Durée
: 7mn
La barque progresse dans la nuit, droit devant, dans un incessant craquement de planches. C'est Hamid qui tient le cap, avec pour seuls instruments de navigation un bout de carte des côtes méditerranéennes et un sens de l'orientation que tous, ici, espèrent sans faille.
Moi,
je m'appelle Ahmed. Je suis de la wilaya d'Annaba. Annaba, c'est de là qu'on
est partis, à la tombée de la nuit pour éviter de se faire repérer. Et
depuis des heures, j'attends, avec mes camarades d'exil, assis sur le bois
mouillé. J’attends que, sous la faible lune, un trait plus sombre au-dessus
de l’horizon nous annonce la terre promise. J’attends, avec les embruns en
pleine face, le ronronnement du vieux moteur, et cette odeur, mélange de sel,
de gas-oil et de transpiration.
Mes
yeux se ferment de fatigue. Dans une sorte de demi-sommeil, mon esprit fait un
grand bond en arrière et je me revois, enfant, dans la bibliothèque du Centre
Culturel Français, avec madame Bellouz, mon institutrice de l'époque. Elle me
tend un livre, d'un très vieil auteur dont j'ai oublié le nom : l'Odyssée. Le
héros, ça je m'en souviens, c'est Ulysse. Il est parti sur un bateau, avec ses
compagnons, vers l'inconnu, affrontant tout un tas de périls avant de revenir
sur son île plusieurs années après. Je ne sais pas pourquoi je repense
subitement à ça. Peut-être parce que je me sens un peu dans la même
situation que lui, perdu au beau milieu de la mer, avec mes compagnons, sur une
embarcation de fortune si frêle face aux monstres tapis sous les eaux. A la
différence que je ne vogue pas vers l'inconnu, mais vers l'Europe. Et l'Europe,
on sait ce que ça signifie. L'argent ! Le rêve ! La liberté ! Tout ce que je
n'avais pas dans mon village… (un temps) Ulysse a fini par retourner
sur son île. Moi, je ne sais pas si j'y reviendrai un jour sur mon île, la
belle Annaba. Ou alors quand je serai devenu riche ! Oui ! Je ferai le
voyage dans un bel avion qui volera pendant une heure au-dessus de ma terre
natale ! (un temps)
Autour
de moi, personne ne parle. Mes compatriotes ont le même regard fixe teinté à
la fois d'espoir et de nostalgie. L'amertume de devoir tout quitter, peut-être
à jamais, et l'envie d'une existence meilleure. (un temps)
J'ai
quitté ma mère. Il faut être déterminé à l'extrême pour quitter sa mère
sans savoir si on la reverra. En plus, la quitter en s'enfuyant, lâchement,
sans prévenir, sans le moindre signe qui laisserait deviner nos intentions. Cet
après-midi, avant de partir, je l'ai embrassée. Une mère, ça comprend tout.
A son air, je me demande si elle n'a pas compris que cette fois je ne partais
pas pour une simple balade en ville. Je crois qu'elle a pressenti ce qui était
en train de se passer, mais qu'elle n'a rien dit. Malgré la douleur qui a dû
la saisir au ventre. Malgré le fait qu'elle soit veuve et vive seule. Parce
qu'une mère ça comprend aussi qu'un fils puisse être amené à forcer le
destin quand la vie n'a pas de sens. (un temps) Je suis parti pour
rejoindre ma deuxième mère : la Méditerranée. Car, chez nous, on est tous
fils de la Méditerranée. Elle est là depuis les origines. Elle est là quand
nous naissons. Elle accueille souvent nos premiers pas sur le sable de ses
rives. Elle porte nos bateaux nourriciers et nous ouvre des chemins sur le
monde. Toujours attentionnée quand on se rafraîchit dans ses flots. Souvent
prompte à nous rappeler notre condition de simples mortels quand on s'avise de
la défier. « Mer… Ma Mère… » (un temps)
Soudain,
voilà qu'apparaissent au loin des points lumineux ! Une dizaine de lueurs
aux contours flous. Quelqu'un crie : « Sardaigne ! ». La Sardaigne !
On a réussi ! Et finalement, tout s'est bien passé, mieux que prévu. Hamid
nous avait prédit un voyage plus long et difficile. Ou il est pessimiste de
nature, ou c'était uniquement pour justifier le tarif exorbitant demandé pour
la traversée. Bah, peu importe à présent que ce type s'en soit mis plein les
poches. Avec tout l'argent qu'on va pouvoir gagner dans le nouveau monde, ça ne
vaut pas la peine de se lancer dans des discussions à embrouilles. Les regards
se font plus brillants. De légers sourires apparaissent sur les visages. Seul,
Hamid, à l’arrière, affiche un air inquiet. Il se tient debout, immobile,
raide comme une figure de proue… qui serait fixée à la poupe. Ceci dit,
c’est normal qu’il ne ressente pas le même enthousiasme que nous vu qu’il
va effectuer dans la foulée le voyage retour à bord d’un chalutier complice.
Pour reprendre à nouveau la mer avec une autre barque pleine à ras bord de
harragas. Et ainsi de suite. Un business risqué mais très rentable. (un
temps)
C’est
étrange, mais les embruns qui nous frappaient la figure comme des gifles
ressemblent à présent à de fraîches caresses. Une voix, puis deux, puis dix
s’élèvent de l’embarcation : « El-Hamdoullah !!! Hakma !!!
Sardaigne ! Sardaigne ! Sard… ??!! ». En un instant, les
exclamations de joie laissent place au silence. Les lueurs ont grossi en
quelques secondes… Elles continuent de grossir à vue d’œil… C’est
comme si on se rapprochait des côtes à bord d’un « go fast » de
contrebandier, alors qu’on se trouve dans une modeste barque de pêcheurs !
Qu’est-ce que… ?! Et si ces lueurs… ??!! « Ya erraâb el
karim !!!! Un cargo !! Un énorme cargo !!!! Il vient
droit sur nous !!! Yemma, Yemma !!! Hamid !! Vire, Hamid, vire !!! »
(quelques
secondes)
Mon
estomac est rempli d’eau salée… Mes poumons sont remplis d’eau salée…
Peu à peu, mon cerveau se remplit d’eau salée… (un temps) Dans
l’obscurité, mes mains n’ont pas rencontré de débris flottant
salutaire… Les cuisses broyées par l’étrave du cargo, je n’ai pas pu
tenir longtemps à la surface... Je me suis senti glisser lentement dans l’abîme,
imaginant tout autour de moi les corps disloqués de mes camarades dansant au
sommet des vagues comme des pantins désarticulés. La descente vers les abysses
est longue, si longue… Sur mes lèvres, se dessine un dernier sourire que de
petits poissons voraces se chargeront bientôt de transformer en un rictus
morbide…Je souris parce que dans le silence du doux placenta marin, je réalise
que je suis heureux… Heureux de retourner au ventre de ma mère…
« Mer, ma Mère, tu reprends à la vie ce fils que tu as enfanté… Ta matrice liquide devient mon transparent linceul… Méditerranée, mon berceau… Méditerranée, mon tombeau… »
Alain
GIBAUD
Avril
2010
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