LES DESHERITES (Part three)
JUSTE
AVANT
_____________




Théâtre de l'Atrio - Champs-sur-Marne - 2013
2
personnages, PSY et PATIENT, sexes indifférents
(si
nécessaire, remplacer les "elle" par des "il" et
inversement)
PSY
: Allez-y, concentrez-vous. On touche au but.
PATIENT
: Je me rappelle que…
PSY
: Que ?
PATIENT
: Je me rappelle juste un truc. C'était environ deux minutes avant le…
PSY
: Dites-moi.
PATIENT
: On venait de traverser un village. C'était à propos de la superette.
PSY
: La superette ?
PATIENT
: Oui. Elle m'a demandé : "Tu crois que la superette était ouverte
?"
PSY
: Et alors ?
PATIENT
: Je…
PSY
: Vous avez forcément dû répondre, non ? Vous lui avez répondu quoi ?
PATIENT
: Je sais plus…
PSY
: Cette superette, donc, elle était ouverte ?
PATIENT
: Pourquoi ? C'est important ?
PSY
: Chaque détail compte. Alors, ouverte ou fermée ?
PATIENT
: Ouverte, je crois…
PSY
: Vous croyez, ou vous en êtes sûr ?
PATIENT
: Oui, ouverte. Il y avait des présentoirs sortis devant la porte.
Finalement, l'image est assez précise dans mon esprit.
PSY
: Donc, vous avez répondu que la superette était ouverte.
PATIENT
: Sûrement…
PSY
: (un temps) Et pourquoi, d'après vous, a-t-elle demandé si elle était
ouverte ?
PATIENT
: Je…
PSY
: C'était le week-end. Vous alliez manger chez de la famille, des amis ?
Vous étiez peut-être censés amener le dessert, ou le vin ?
PATIENT
: Non, on allait se balader. D'ailleurs…
PSY
: Oui ?
PATIENT
: Je revois très bien… Notre glacière bleue, sur la banquette arrière…
PSY
: Avec le pique-nique ?
PATIENT
: Oui, c'est ça. On devait s'arrêter dans la campagne, pour grignoter. Ca
allait justement être bientôt l'heure.
PSY
: Il fallait du pain, ou du jambon, pour le pique-nique ? C'est peut-être
ça ?
PATIENT
: Peut-être…
PSY
: Si elle vous a demandé si cette superette était ouverte, c'était à
priori pour une bonne raison, non ?
PATIENT
: Sans doute.
PSY
: C'était pourquoi, alors ?
PATIENT
(il s'énerve) : Mais j'en sais rien! Si vous croyez que c'est facile de se
souvenir.
(Un temps)
PSY
(calme) : Calmez-vous. Vous avez voulu qu'on aille au bout, et on va y
aller. Reprenons : la superette, la glacière… Après ?
PATIENT
: On a dû aborder la grande descente, en direction du château. Du moins,
je crois…
PSY
: C'est cohérent par rapport à mes infos. Et cet instant, il est clair
dans votre esprit ?
(Un temps)
PATIENT
: J'ai une image en tête qui me paraît correspondre à ce moment-là.
PSY
: C'est quoi ?
PATIENT
: Le soleil en face… Le soleil dans les yeux… Je détourne le regard…
Et… Il y a des moutons, dans un pré, en contrebas de la route.
PSY
: Il y a des paroles, associées à ces images ?
PATIENT
: Il me semble.
PSY
: Ca va venir. Essayez de vous mettre en situation.
PATIENT
: Le soleil… On continue… (trois secondes) Je ne vois rien après.
PSY
: N'insistez pas. N'allez pas plus loin. Concentrez-vous sur ces secondes-là.
(Un temps)
PATIENT
: Le soleil vient frapper d'un seul coup à travers le pare-brise. Je dois
dire un truc du genre "On en prend plein la poire, fais gaffe à la
route".
PSY
: Et qu'est-ce qu'elle vous répond ?
PATIENT
: Heu… "T'inquiètes pas, je fais attention", ou "T'en fais
pas, je suis prudente"… Ou bien…
PSY
: Laissez ça de côté. Vous pensez qu'on y est ?
PATIENT
: Oui. C'est là. C'est bien là.
PSY
: Sûr ?
PATIENT
: Certain. J'arrive pas à l'expliquer, mais y'a un truc qui me tord
l'estomac, et qui me fait dire que c'est bien là.
PSY
: Parfait. Continuez. Fermez les yeux, respirez…
(Quelques secondes)
PATIENT
: J'ai quelques mots : "On avait", ou "On aurait"…
"arrêter"… "carton"…
PSY
: Très bien. Par rapport à la dernière fois, on a une bonne base de départ.
PATIENT
: "On avait arrêté" ? "On aurait arrêté" ?
(Un temps)
PSY
: Si on suit le parcours, qu'est-ce qu'il y a avant ? La superette. "On
avait arrêté", "On aurait arrêté", ça ne veut rien dire. Ce
ne serait pas plutôt "On aurait dû s'arrêter" ?
PATIENT
: S'arrêter à la superette ?
PSY
: Voici mon raisonnement : d'abord, elle vous demande, après coup, si la
superette était ouverte. Un peu plus loin, elle se dit que finalement vous
auriez dû vous y arrêter pour acheter quelque chose. C'est pas ça ?
PATIENT
(fébrile) : Je crois que oui…
PSY
: Bien. "On aurait dû s'arrêter pour acheter… carton". Il faut
trouver le rapport avec ce "carton". A quoi devait-il servir, ce
carton ?
PATIENT
: Je vois pas du tout.
PSY
: C'était pour emballer quelque chose ? Vous aviez des cartons dans le
coffre ?
PATIENT
: Non, je ne me vois pas mettre des cartons dans la voiture…
PSY
: Vous aviez des trucs à ranger ? Un déménagement en prévision ?
PATIENT
: Non.
PSY
: Elle voulait peut-être s'arrêter à la superette pour récupérer des
cartons vides ? Pour ranger des objets à la maison ? Qu'est-ce qu'elle aurait
pu vouloir ranger ?
PATIENT
: Je vois pas.
PSY
: Essayez de vous rappeler : ce jour-là, et les précédents, que se
passait-il de spécial dans votre vie ? Pourquoi des cartons ? Pourquoi
auriez-vous eu besoin de cartons ?
PATIENT
: Je vous assure qu'on n'avait pas besoin de cartons. On fait fausse route.
PSY
: C'était pour le pique-nique ? Le barbecue! Du carton pour démarrer le
feu du barbecue!
PATIENT
: Il n'y avait pas de barbecue prévu. Je n'en faisais qu'à la maison,
surtout pas dans les bois.
PSY
: Il était peut-être question de quelque chose "en" carton.
Qu'est-ce qu'il y a en carton ? Des boites, des chemises, un pare-soleil, des
barquettes, une…
PATIENT
: Qu'est-ce que vous avez dit ?
PSY
: Des barquettes.
PATIENT
: C'est presque ça ! Ca sonne pareil! Des…
PSY
: "On aurait dû s'arrêter pour acheter des barquettes en
carton"…
PATIENT
: Continuez!
PSY
: Des plaquettes, des mallettes, des assiettes…
PATIENT
: Je crois que…!
PSY
: Des assiettes ? Des assiettes! Il vous fallait des assiettes en carton
pour le pique-nique!
PATIENT
: Oui! On n'avait rien prévu pour la salade de tomates! Ca me revient
maintenant!
PSY
: Elle a dit : "On aurait dû s'arrêter pour acheter des assiettes en
carton". C'est ça ?
PATIENT
(il craque) : C'est ça! C'est bien ça! C'est comme si je l'entendais!
Merde, merde, tout se brouille dans ma tête!
PSY
(prend le bras de PATIENT) : Tenez bon. On y est presque. (plusieurs
secondes. PSY calme PATIENT. Puis :) Il faut y aller,
maintenant. Vous êtes prêt ?
PATIENT
: Oui…
PSY
: Répétez à voix haute : "On aurait dû…"
PATIENT
(haletant) : "On aurait dû s'arrêter…"
PSY
: Plus fort. A voix haute, je vous ai dit.
PATIENT
: "On aurait dû s'arrêter pour…"
PSY
(lui serre fortement le bras) : Plus fort! Il faut que ça vienne des
tripes!
PATIENT
(hurle) : "On aurait dû s'arrêter pour acheter des assiettes en
carton!"
PSY
: C'est bien. Encore!
PATIENT
(hurle) : "On aurait dû s'arrêter pour acheter des assiettes en
carton!"
PSY
: Encore une fois. Prenez bien conscience de chaque mot. Il faut vous les
imprimer dans le crâne. Allez-y.
PATIENT
(crie) : "On-au-rait-dû-s'ar-rê-ter-pour-a-che-ter-des-as-siet-tes-en-car-ton!"
PSY
: Très bien. C'est gagné. C'est gagné…
(PATIENT, épuisé, ferme les yeux et reprend son souffle durant quelques
secondes)
PATIENT
(vidé) : J'aurais jamais cru pouvoir y arriver… J'aurais jamais cru…
PSY
(le réconfortant) : Ca va aller. C'est fini.
PATIENT
(sur un ton lent) : "On aurait dû s'arrêter pour acheter des
assiettes en carton."… (un temps) Ca a été ses derniers mots…
Juste avant le…
(Un temps)
PSY
: Vous n'y êtes pour rien. Comme vous l'avez dit, au moment où c'est arrivé,
vous aviez le soleil en plein dans les yeux. Et la malchance a voulu qu'il y ait
des flaques d'huile dans la descente, c'est écrit dans le rapport de
gendarmerie. Vous n'avez rien à vous reprocher. Rien du tout.
PATIENT
: Vous avez sans doute raison…
PSY
: Comment vous sentez-vous ?
PATIENT
: Vidé. Vidé, mais heureux. Je n'espérais plus y arriver un jour…
PSY
: Vous voyez qu'on a fini par l'avoir, cette saloperie qui vous bouffait la
vie.
PATIENT
: Ca fait du bien… Je peux vous dire que ça fait du bien…
PSY
: Tant mieux. Maintenant, vous allez pouvoir penser à vous reconstruire.
Sans ces démons qui vous empêchaient de vivre.
FIN
A. GIBAUD
(Février 2004)
Téléchargez gratuitement "Juste avant" en intégralité :
http://www.leproscenium.com/Detail.php?IdPiece=428
ATTENTION !!
Avant toute mise en répétition de ce texte, une demande d'autorisation doit être effectuée auprès de la S.A.C.D., seule habilitée à accorder les droits d'exploitation et de représentation.