LES DESHERITES : PART FIFTEEN

 

EFFROYABLE

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1 comédien ou 1 comédienne

Durée :   3mn30

 

 

Effroyable.

Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier la vision qui brûle mes pupilles.

Je suis tétanisé. Dans un état de sidération absolue.

L'épais rideau de poussière se dérobe peu à peu.

D'atroces cris de souffrance s'élèvent de toutes parts, se mélangeant pour résonner en un unique hurlement strident insupportable.

Je ne peux détourner mon regard de ces corps désarticulés, enchevêtrés, saisis dans leur quotidien. Ces visages livides et ensanglantés. Ces yeux hagards, remplis d'incompréhension.

Je ne sais pourquoi, mais je pense immédiatement aux proches, aux amis qui, dans les minutes à venir, vont être frappés à leur tour par ce sentiment d'impuissance suivi de colère.

Sous le coup de l'émotion, tout se bouscule dans mon esprit : comment peut-on commettre un tel acte ?!  Quelle explication rationnelle peut-on raisonnablement avancer pour l'expliquer ?!  Qu'est-ce qui peut pousser un individu à commettre une action aussi extrême et aussi absurde à la fois ?! Comment arrive-t-on à inoculer  dans le cerveau  d'un homme ou  d'une femme  un poison  mental suffisamment fort pour  faire sauter tous les verrous  qui font qu'un être humain reste un être humain ?!

Au milieu du carnage, choqué, j'essaie avec un reste de lucidité de comprendre comment on peut en arriver là : la frustration exacerbée de se sentir, à tort ou à raison, totalement exclu de la société ? La sensation permanente de se croire inutile et méprisé ? La rencontre avec les mauvaises personnes ? Car il y a des gens très forts pour vous retourner la conscience, pour y semer la haine de l'autre, tout en vous isolant petit-à-petit de ce -et ceux- qui pourrait encore vous raccrocher au monde réel…

A partir de quand un individu peut-il se livrer à pareilles horreurs sans qu'au dernier moment son geste soit freiné par une petite alarme qui résonne dans sa tête, par l'image d'innocents qui ne savent pas qu'ils vont mourir dans la seconde qui suit ? A partir de quel moment, quelque chose fait qu'une vie, que plusieurs vies, ne représentent plus rien ?

Je suis là, toujours debout, immobile, les pieds comme rivés au sol au milieu des décombres…

Les premières sirènes retentissent au loin. Les tympans meurtris par la déflagration, je les distingue tout juste.

Ce sont les odeurs qui tout-à-coup s'imposent : odeur piquante de brûlé et de fumée, odeur chaude et carnée du sang qui a éclaboussé mon visage…

Et soudain, la douleur ! Vive. Extrêmement puissante. Je baisse les yeux. Ma cuisse gauche est en partie arrachée !

Les sirènes sont à présent tout proches.

Les membres des brigades d'intervention surgissent, armes pointées.

Je tremble de douleur et du froid de mes artères qui se vident.

Quelle aberration…

Pourquoi ? Pourquoi ?! Quel est le sens de tout ceci ?

N'est-ce pas de toute façon illusoire de penser qu'un massacre peut valoriser une idéologie, alors qu'il ne va entraîner que révolte et répulsion ?

Quand les années auront passé, cet acte ne sera-t-il pas tout simplement englouti dans le torrent de l'histoire ? Sans que personne ne se souvienne plus quel en était le sens, ni quelle cause il était censé servir ? Alors… Tant de barbarie, de cruauté… au nom de l'inutile ?!

 

Je m'écroule à terre. Mon regard se trouble. Et avant que mes yeux se ferment, me vient une dernière pensée : comment ai-je pu ? Comment, moi, en suis-je arrivé à déclencher cette bombe ?

 

Alain GIBAUD

juillet 2016

 

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