Question d’application

« Ceux de l’autre côté » de Alain Gibaud

Nous allons ici mettre en évidence plusieurs aspects de l’œuvre d’Alain Gibaud et les comparer avec ce que nous avons vu au cours de français.

Résumons l’histoire générale:

Deux hommes - Peter et Angel - sont apparemment enfermés dans une pièce sombre sans issue. Le premier frappe les murs en criant tandis que Angel est tranquillement debout. Les personnages découvrent ensuite un tunnel duquel arriveront consécutivement Solenza puis Arthur et enfin Birgit. Deux « clans » sont formés: Peter est seul face à Solenza, Birgit et Arthur qu’il croit coupables de son enfermement. Angel, quant à lui, restera neutre et stoïque. Alors que les trois autres arrivent du tunnel, cette même galerie se révèle impraticable pour Peter. Peu à peu, la tension monte, chacun des deux « partis » accusant l’autre de leur cloisonnement. Peter, seul contre trois, est attaqué violemment à coups de couteau de boucher… Cependant, il ne meurt pas car il se trouve qu’il est déjà mort. On découvre, grâce à Angel, que Peter est en réalité l’assassin des trois autres et qu’il a été tué par Solenza dans un dernier geste désespéré.

Peter se voit condamné à « vivre » pour l’éternité, enfermé dans la salle sombre avec Angel, son « ange noir ».

Tout d’abord, une analyse du titre:

« Ceux de l’autre côté », c’est à la fois le nom que donnera Peter (qui est radicalement différent) à ses trois opposants (p.25) qu’il croit coupables de son emprisonnement. C’est aussi une manière sous entendue de diviser le royaume des morts et des vivants.

Les éléments du récit:

Les personnages sont prisonniers des murs, on retrouve le thème de l’enfermement comme chez Sartre dans « Huis clos » et Beckett dans la plus part de ses oeuvres.

Angel, au début de l’histoire, propose d’attendre que quelque chose se passe qui pourrait leur permettre de se sauver alors que Peter ne tient pas en place. Chez Beckett, les deux protagonistes attendent Godot, son arrivée signifiant leur salut. Ici, c’est la même chose. (p.6)

Peter et Angel émettent des hypothèses sur les raisons pour lesquelles ils sont là, mais quand Angel suppose qu’ils sont peut-être en prison car Peter aurait pu faire des bêtises, celui-ci nie complètement :

« Mais non, je n'ai pas fait des conneries. Je n'ai rien fait qui puisse m'envoyer derrière les barreaux. Je mène une vie tout ce qu'il y a de plus tranquille. »

Angel insiste:

« Et comme pour tous les pouvoirs, on peut être parfois tenté d'en abuser. Avec le personnel, par exemple, ou… »

On a des indices de la suite du récit « abusé » et « personnel » par exemple, car en réalité Peter à violé Birgit avant de la tuer.

Pas de notion du temps « je n’ai pas ma montre » (p.7)

Peter s’est avancé dans le tunnel mais rencontre un obstacle:

« Et soudain, le sol est devenu mouvant. Un mélange de boue, d'eau noire… Très vite, j'ai dû renoncer à avancer. Il y avait d’énormes rochers en travers du passage. On percevait des grincements sinistres. Tous ces rochers étaient en mouvement, se broyant les uns contre les autres. Et puis, il y avait cette odeur de putréfaction qui prenait à la gorge…Je n'avais d'autre choix que de rebrousser chemin. »

On donne une explication de ce phénomène vers la fin du récit:

« Votre âme est si sale que le tunnel, à votre approche, ou par votre seule pensée, devenait infranchissable et vomissait de ses entrailles les choses les plus abominables.»

Dans l’œuvre de Bekett « En attendant Godot » ce tunnel « vomissant des choses abominables » rappelle la scène où Vladimir sort des crasses de ses poches symbolisant les choses dont il n’est pas fier.

Les personnages ont tous emprunté des tunnels différents qui les ont menés jusqu’à Peter. Une interprétation possible pourrait être qu’ils marchaient sur un chemin représentant leur vie, sans obstacle, et que ce chemin de la vie s’arrête chez Peter, qui est leur meurtrier et donc bloque cette voie.

« rien voir, rien entendre, rien dire. Je crois que c’est pour ça que j’habite près du fleuve. A l’écart de la ville. Je ne veux pas me mêler des affaires des autres. »

En disant cela, Arthur nous rappelle le passage de l’œuvre de Beckett à l’arrivée de Pozzo; Vladimir et Estragon hésitent à s’approcher car ils ont peur de se mêler de ce qui ne les regarde pas.

Lorsque les trois victimes se retournent contre Peter en l’accusant, celui-ci refuse d’écouter leurs accusations. Dans « Huis clos » de Sartre, les personnages, au début, semblent ne pas comprendre la raison de leur enfermement en enfer.

« -Il nous accuse alors que c’est lui qui manigance tout !

-Taisez-vous, espèces d’idiots ! »

On peut créer un parallèle avec la pensée de Sartre qui dit que nous ne pouvons briser notre état figé (ou « mort ») que par nos actes.

A la fin du jeu, les trois agissent en tabassant Peter et peuvent ensuite évoluer vers un autre monde; ils ne restent pas dans le noir; ils peuvent emprunter un autre tunnel pour rejoindre un monde heureux.

La présence d’armes est absurde car les personnages sont déjà morts.

« PETER se redresse, l'air ahuri, et se tient assis. Il examine son torse et se rend compte qu'il ne souffre pas de la moindre blessure. Il se demande ce qui se passe »

C’est également le cas chez Sartre, les personnages sont condamnés à subir la réalité de leur enfer.

« PETER (horrifié, le regard perdu vers l’horizon) : Mon dieu !!!! Mais… ?! Je suis en enfer ??!!!

ANGEL : Vous êtes dans VOTRE enfer. Car l’enfer peut prendre des milliers de formes. Et pour vous, ce sera cela : Attendre et espérer en vain, dans le néant, en compagnie de votre mauvaise conscience… (un temps) Pour l’éternité ! »

 

 

Eloïse TRICOLI

Centre scolaire Sacré-cœur de Lindthout

BRUXELLES (Belgique)

Juin 2011